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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/479

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sentimens obscurs et mystérieux, la philosophie veut le traduire en conceptions précises, en explications lumineuses, et, sans se séparer jamais du sens commun, elle aspire à l’emporter à sa suite dans une carrière qui s’agrandit sans cesse avec les âges.

Qu’on veuille bien songer un instant à la prodigieuse difficulté d’une telle entreprise. Il ne faut point sans doute un grand effort à une ame un peu philosophique pour s’élever au-dessus de ce torrent d’êtres périssables et de formes fugitives jusqu’à l’être invisible et parfait, jusqu’à Dieu ; mais cette haute région une fois atteinte, il s’agit de la reconnaître et de s’y orienter : il s’agit de trouver au sein même de cet infini, où la pensée a un moment oublié le monde, une voie qui nous y ramène. Venons-nous à concevoir Dieu comme un être nécessaire au monde, mais séparé de lui, de telle sorte que la substance et l’être même du monde soient en dehors de la substance de Dieu ; qu’en retranchant le monde, Dieu reste tout entier, et qu’il ne manque au monde, en supprimant Dieu, que l’ordre, le mouvement et la vie : la raison ne peut se satisfaire d’une telle conception. Dieu n’est plus l’être des êtres, la source même et le dernier fonds de toute existence, mais un certain être, excellent sans doute, mais d’une excellence misérable, pour ainsi dire, au prix de la perfection absolue : Dieu infécond, qui meut les mondes et ne peut donner l’être à un grain de sable ; Dieu solitaire et égoïste, sans providence et sans amour, pour qui penser au monde ce serait déchoir ; Dieu limité au fond et presque inutile dans l’éclat trompeur de son oisive perfection.

Effrayée de ce dualisme qui, en séparant Dieu du monde prête au monde une indépendance et une stabilité qu’il n’a pas et rabaisse étrangement la majesté divine, la pensée humaine se jette sans mesure à l’extrémité opposée. Pénétrée jusqu’à l’excès du sentiment de la faiblesse de son être, de la profonde insuffisance de ce monde qui s’écoule et qui passe, l’ame avide de l’infini cherche une existence absolue et parfaite qui porte et soutienne son néant ; cet être parfait, souverain, infini, elle le sent, elle le voit partout, dans la nature comme au fond d’elle-même. Dans son désir, dans son ivresse, elle dépouille l’univers de tout ce qu’elle y trouve de beauté, de grandeur, de perfection, et ne lui laisse que ses limites ; elle se dépouille elle-même de toute existence propre et distincte, de toute liberté. Elle ne voit dans la nature que la force de Dieu, dans l’ame que sa pensée ; elle proclame que la nature et l’humanité ne sont autre chose que le développement varié de l’activité divine, seule immuable, seule éternelle. Mais cet enchantement ne peut durer. L’esprit humain, un