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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/463

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Voilà où conduit nécessairement cette doctrine, que la philosophie et la raison sont absolument stériles en matière religieuse ; elle n’a d’autre base que le principe essentiellement sensualiste et pyrrhonien qu’une intelligence finie ne peut rien connaître d’infini, et ce principe, dont assurément le clergé n’aperçoit pas toutes les conséquences, n’est rien moins que la ruine de toute philosophie et de toute religion. Qu’il est triste d’entendre des hommes graves et religieux, des interprètes consacrés de la doctrine de l’église, chercher des armes contre la philosophie dans l’arsenal du scepticisme, et prendre pour auxiliaires David Hume et l’auteur du Leviathan ! Le sens du christianisme est-il donc perdu ? Cet élan prodigieux qui emportait autrefois les esprits et les ames vers l’infini et qui a conquis le monde à la religion du Christ, ce sentiment profond de la perfection qui palpitait au cœur des Athanase et des Augustin, cette immense curiosité des choses divines qui inspirait le Monologium de saint Anselme, et la Somme de saint Thomas, tout cela n’est-il plus qu’un glorieux souvenir ? Hommes imprudens et aveugles, qui voulez que la philosophie périsse et ne voyez pas que pour la détruire vous tarissez dans les ames l’instinct sublime de l’infini, source immortelle de toute philosophie comme de toute croyance religieuse. Et d’où vient donc la grandeur du christianisme ? où est le secret de sa durée, de sa puissance, de sa robuste vitalité, si ce n’est cette communication perpétuelle qu’il établit entre le fini et l’infini, entre la terre et le ciel, entre l’homme et Dieu ? Quoi ! le fini ne peut connaître l’infini sans un miracle ! Argument d’école qui ne prouve rien ou qui prouve trop. Logique vaine, contre laquelle s’élève le cri de la conscience et du cœur ! Ne voyez-vous pas que vous condamnez à l’athéisme toute intelligence qui n’a pu entendre vos dogmes ou qui se refuse à fléchir ? Mais ce n’est pas tout. Vous rendez la révélation elle-même impossible, car si le fini ne peut absolument pas connaître, ni par conséquent aimer, adorer l’infini, voilà l’homme éternellement séparé de Dieu, voilà toute philosophie et toute religion coupées à leur racine. Et ce sont des chrétiens, des prêtres, des évêques, qui tiennent ce langage ou qui l’autorisent !

Toutes les religions ont connu Dieu ; mais les religions orientales, dans leur mystique fatalisme, écrasaient l’homme en quelque sorte sous le poids de l’infini. Les religions de la Grèce et de Rome, plus humaines, plus sociales, tombaient dans l’excès opposé, et, pour rapprocher Dieu de l’homme, elles humanisaient Dieu. C’est l’honneur de la religion du Christ d’avoir annoncé aux hommes un Dieu assez grand pour se suffire à soi-même, hors de l’espace et du temps, dans