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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/457

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au rang d’une science particulière, voilà ce qu’on appelle faire à la philosophie sa part et la renfermer dans ses limites. M. l’archevêque de Paris le déclare en propres termes : La philosophie, dit-il, si féconde sous tous les autres rapports, est frappée, quand il s’agit de dogmes fondamentaux, d’une éternelle stérilité[1]. Or, quels sont ces dogmes fondamentaux ? M. l’archevêque de Paris vient de le dire : ce sont l’existence de Dieu, la Providence et la justice divines, l’immortalité de l’ame. Voilà donc cette philosophie si respectable, si utile, si féconde ! Voilà cette bonne et saine philosophie, bien différente du rationalisme ! Le rationalisme a l’insigne audace, depuis Pythagore et Platon, de parler aux hommes de leurs droits et de leurs devoirs, de Dieu et de la vie future. La vraie philosophie est plus sage ; elle se tait sur tout cela, de crainte d’en mal parler ; par prudence, elle consent à ignorer Dieu, et elle est si modeste, qu’elle se réduit volontairement à la logique. Telle est l’idée avantageuse et grande que M. l’archevêque de Paris se fait de la philosophie, et c’est là qu’éclate, en dépit de lui-même, l’intime accord qui l’unit avec l’école de Strasbourg et celle de M. de Lamennais. La réduction de la philosophie à la logique, et la substitution de la théologie à la philosophie en toute matière morale et religieuse, c’est là proprement en effet l’entreprise de M. Bautain, héritière trop fidèle de l’Essai sur l’indifférence. À quoi sert, je le demande, que la philosophie puisse prouver Dieu, si elle doit rester absolument étrangère aux intérêts moraux et religieux du genre humain, comme le professe expressément M. l’archevêque de Paris ? Et s’il faut réduire la philosophie, comme on le faisait au xiie siècle et comme le veut M. Bautain, à commenter l’Écriture sainte ou à contempler sans fin les innocentes beautés du syllogisme, je dis alors que la philosophie n’est plus, et qu’il faut recourir, comme M. de Lamennais, à la seule autorité.

Je rends hommage, dit M. l’archevêque de Paris, à la fécondité de la philosophie ; elle n’est stérile que sur les dogmes fondamentaux. Je ne conteste point, dit M. Bautain avec une égale naïveté ou une égale ironie, comme on voudra, la puissance de la philosophie ; je ne lui ôte qu’un droit, celui de poser des principes[2]. N’est-ce point là le même esprit et le même langage ? Il faut entendre les écrivains du clergé apprécier la valeur de cette espèce de philosophie qu’il leur plaît d’appeler le rationalisme, et qui est tout simplement la philosophie

  1. Instruction pastorale sur l’union nécessaire, etc.
  2. Philosophie morale, préface, p. iv.