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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/448

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ment en querelles stériles ; toute grande lutte entre ces deux adversaires profite au témoin de leurs combats, je veux dire à l’humanité. La religion devient-elle oppressive ? cesse-t-elle d’être en harmonie avec l’état des intelligences et des ames ? la philosophie s’arme contre elle au nom de la raison et de la liberté. La philosophie, à son tour, devient-elle téméraire ? s’emporte-t-elle au-delà des limites que lui marque le sens commun ? vient-elle, dans l’entraînement de ses systèmes, dans l’ivresse de sa puissance, à obscurcir, à altérer, à nier quelqu’une de ces vérités éternelles dont Dieu a commis la garde à la conscience religieuse de l’humanité ? la religion élève sa voix vénérée, elle proteste au nom de Dieu, elle fait entendre ses menaces et ses anathèmes. Toute lutte sérieuse entre la philosophie et la religion sert donc la cause de l’une et de l’autre. Tel système philosophique peut y périr, telle forme religieuse peut y subir de mortelles atteintes ; mais la religion, en ce qu’elle a d’universel et d’essentiel, y gagne toujours, comme aussi la philosophie, j’entends cette immortelle philosophie, perennis quædam philosophia, comme l’appelle Leibnitz, à laquelle travaille le genre humain, au travers des générations et des siècles, par les mains du génie et sous l’œil de la Providence.

Pour ne parler ici que des temps les plus voisins du nôtre, la restauration a vu s’élever entre la philosophie et la religion une lutte éclatante et acharnée. Croit-on qu’elle ait été sans gloire et sans utilité ? Et d’abord, n’est-ce rien que d’avoir suscité un si grand nombre d’écrivains éloquens, de hardis et fermes penseurs, d’écrivains brillans et ingénieux ? Un Benjamin Constant, si abondant, si limpide, si disert ; un Jouffroy, si grave dans sa haute ironie, pensée lumineuse et sereine, ame mélancolique et douce, destinée incomplète, hélas ! et si tôt ravie ; en face de ces dignes champions de la liberté, l’héroïque défenseur du passé, Joseph de Maistre, vigoureux et perçant génie, plume étincelante, noble cœur ; Bonald, l’ingénieux et subtil métaphysicien, si habile à donner à des théories un peu creuses je ne sais quel air de sagesse et de profondeur, et entre tous ces esprits d’élite, le plus hardi de tous, Lamennais, ame inquiète et troublée, avide d’émotions et d’orages, toujours différent de lui-même dans ses systèmes, toujours le même par l’indomptable énergie du caractère, la grandeur et la témérité des entreprises, la sincérité passionnée des convictions. Et cette lutte déjà si grande par le talent, l’ardeur, le génie des adversaires, pense-t-on qu’elle n’ait rien laissé après soi ? Les livres de l’Indifférence, de la Religion, du Pape, sont-ils donc condamnés à l’oubli ? Le Globe a sa place marquée dans