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distingués qui firent autrefois la fortune des Variétés recevaient 6,000 fr. par an ; ceux qui, par un succès exceptionnel, attiraient la foule au Vaudeville ou aux théâtres de mélodrame, n’étaient pas plus rétribués. Aujourd’hui, un premier sujet demande 30 ou 40,000 francs. Les traitemens des acteurs de second ordre, qui étaient autrefois de 3 à 4,000 francs, sont montés à 8, 10 et 12,000. Les mêmes effets se produisent en province. On peut dire en général que les appointemens des premiers rôles y sont doubles de ce qu’ils étaient il y a trente ans. Les chanteurs surtout y exploitent fructueusement le fanatisme musical de notre époque. Dans les villes de quelque importance, 25,000 fr. suffisent à peine à de médiocres vocalisateurs. Par un affligeant contraste, à mesure que se sont élevés les revenus de ces étoiles, comme on dit en Angleterre, le contingent des employés inférieurs a été réduit sous prétexte d’économie. Il est déplorable, par exemple, que, dans certains théâtres d’un ordre élevé, les utilités et les choristes ne reçoivent plus un traitement qui puisse les préserver de l’inconduite en leur assurant une modeste indépendance.

Ces acteurs en renom qu’il faut payer si cher ne garantissent pas infailliblement le succès. Il est un autre moyen d’attraction qu’on exagère à l’envi, le luxe des décorations et la pompe du spectacle. Sous prétexte de couleur locale, on fait de la scène un panorama éblouissant ; on parle aux yeux de ce public qu’on ne sait plus toucher au cœur. Bien que le prix des places, à peu d’exceptions près, n’ait pas subi d’augmentation, que même plusieurs entreprises aient reconnu la nécessité de le réduire, les frais de mise en scène n’ont cessé de s’élever. Le tailleur, le peintre, le machiniste, les figurans, lèvent un impôt énorme sur les théâtres. On assure que l’Opéra a déboursé 95,000 fr. pour mettre en scène la Juive, et 54,000 fr. pour Dom Sébastien. L’Ambigu a dépensé, dit-on, pour le Festin de Balthasar, 30,000 francs ; la Porte-Saint-Martin, 45,000 francs pour les Mille et Une Nuits. On pourrait enregistrer d’autres folies. Un théâtre qui devait plus que tout autre échapper aux exigences de la mode, parce qu’il est dans sa nature de ne s’adresser qu’aux plus nobles facultés de l’intelligence, la Comédie-Française, a vu ses dépenses annuelles de costumes, de décorations et de matériel, augmenter d’environ 40,000 fr. lors de l’invasion de ce qu’on a appelé le drame moderne [1]. Il est vrai que dans ces premiers frais de mise en scène elle

  1. Cependant il n’est pas sans exemple que l’ancienne Comédie, ait fait de grandes dépenses pour monter un ouvrage. On peut rappeler les 30,000 francs déboursés pour le Henri VIII de Chénier, que cet auteur retira déloyalement la veille de la représentation. Ce qui était alors une rare exception est devenu une nécessité.