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des pauvres. Cette dernière somme équivaut à l’ensemble des avances faites par les divers entrepreneurs de Paris ; mais les recettes ne se distribuent jamais également. Pour peu qu’un théâtre attire et captive la foule, il inflige à ses concurrens des sacrifices douloureux. Tels qu’ils sont constitués, les théâtres sont un jeu de hasard où, pour un audacieux qui gagne, plusieurs malheureux doivent infailliblement se ruiner.

Nous sommes de ceux qui trouvent légitime que sur les plaisirs du riche il soit prélevé une part pour les souffrances de l’indigent ; cependant nous ne voudrions pas qu’on ne fît que déplacer la souffrance, en créant des misères pour en soulager d’autres. Le prélèvement du onzième de la recette brute de tous les théâtres proprement dits est effectué aujourd’hui au profit des hospices. Ce droit des pauvres a produit, pour les 18 théâtres exploités à Paris pendant l’année 1842, la somme de 723,816 fr. Lorsque ce droit fut établi sous le directoire, on voulut le faire peser uniquement sur le public. Dans cette intention, te prix des places fut partout augmenté de la quotité même de l’impôt ; pourtant, en dépit des apparences, c’est toujours l’entreprise qui paie, car il est évident que toute augmentation du prix des places réduit proportionnellement le nombre des spectateurs. Que le directeur d’un théâtre populaire s’enrichisse avec 200,000 fr. de recette, il paiera moins de 20,000 francs d’impôt ; qu’un théâtre littéraire ne fasse pas ses frais avec une recette de 660,000 francs, l’aumône qu’on lui imposera au profit des pauvres sera de 60,000 francs. Accorder, comme le demandent la plupart des directeurs, que l’impôt fût frappé seulement sur les bénéfices, ce serait le mettre en question ; mais peut-être y aurait-il justice à atténuer une charge vraiment accablante, en remplaçant le onzième invariable par un abonnement fixe, et proportionné aux chances de l’entreprise.

Après le prélèvement du onzième de la recette brute par l’administration des hospices viennent les agens dramatiques, qui emportent environ le neuvième de ce qui reste. Certes il est juste que l’homme de lettres obtienne la récompense de son talent et perçoive un tribut sur le théâtre qu’il alimente : il n’est pas d’existence plus honorable que celle de l’écrivain enrichi par sa plume, et fier à juste titre des ressources qu’elle lui procure ; mais, malgré des nécessités trop souvent impérieuses, nous voudrions que la perspective du gain le préoccupât moins exclusivement, et que sa pensée première fût accordée à la gloire et à l’intérêt des lettres. N’a-t-on pas vu trop souvent des esprits d’élite épuiser dans les plus tristes spéculations littéraires leurs