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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/341

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délicat, cet écrivain élégant et disert, Dugald Stewart. Dans le travail sur le fondateur de l’école utilitaire, M. Jeffrey démontre très bien que, malgré la force d’intelligence que révèlent ses classifications, malgré les clartés intéressantes qu’elles jettent sur beaucoup d’idées et de choses, les conséquences fondamentales qui sont au bout des théories de Bentham n’apportent rien de nouveau dans la pratique de l’humanité. Les dissertations sur les psychologues écossais touchent à plusieurs points intéressans de métaphysique et de méthode, et prouvent qu’avec sa sûreté habituelle d’esprit, M. Jeffrey est allé droit au nœud des difficultés ; aussi je pourrais dire comme Voltaire de Zadig : qu’il sait de la philosophie ce qu’on en a su de tout temps, c’est-à-dire pas grand’chose, si ce n’était précisément parvenir au sommet difficile à atteindre des sciences philosophiques que d’arriver comme Socrate ou Pascal à cette conscience réfléchie et puissante de son ignorance. Ceux que ces sciences intéressent liront avec plaisir l’article sur M. Reid, où M. Jeffrey réfute par des argumens péremptoires les magnifiques espérances que les Écossais avaient conçues sur la prétendue application de la méthode expérimentale, de l’induction de Bacon à la psychologie. Dugald Stewart a essayé de répondre à cet article dans ses Essais philosophiques. M. Jeffrey y démontre encore, par des raisons auxquelles il nous paraît difficile de répliquer, que la pure métaphysique est impuissante à réfuter l’idéalisme. Chose curieuse ! c’est sur cette impossibilité même que sont fondés les systèmes allemands qui ont succédé à Kant, et en faveur desquels je doute que M. Jeffrey soit fort prévenu.

M. Jeffrey a banni de son recueil les articles de politique de circonstance : il n’y a fait figurer que quelques morceaux de politique générale, parmi lesquels se distinguent surtout des considérations pleines de sens et de patriotisme sur l’heureuse influence des partis de juste milieu (middle parties), et un essai sur le gouvernement représentatif, écrit à une époque où les idées absolutistes tenaient en Angleterre même un langage assez hardi pour donner de sérieuses inquiétudes aux amis de la liberté. M. Jeffrey ne s’amuse pas, dans l’examen du mécanisme représentatif, à la prétendue balance des trois pouvoirs, qui a tant occupé Delolme et Montesquieu. Il n’estime cette forme de gouvernement que parce qu’elle offre aux forces et aux intérêts des moyens simples, réguliers, pacifiques, de se manifester et de former cet équilibre normal auquel ils n’arrivent dans les autres systèmes qu’à travers mille difficultés, mille périls, mille