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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/330

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orientale déployée par Moore, il se déclara émerveillé de l’étincelante joaillerie d’images et des scintillantes ciselures dont le poète irlandais avait surchargé les détails de son œuvre ; mais il avoua que ce poème péchait par l’excès de ses qualités, comme toutes les œuvres qui manquent l’effet en l’outrant, qu’il fatiguait le regard de l’imagination à force de l’éblouir, qu’il ne surprenait l’admiration qu’en inspirant l’étonnement, qu’il s’adressait trop à l’esprit au lieu de s’attacher le cœur par de vives et durables sympathies.

Cet équilibre parfait des qualités poétiques rêvé par les critiques, et dont on composerait l’idéal en éliminant tous les défauts qu’ils censurent, il semble que M. Jeffrey l’ait trouvé dans Campbell. Il ne pouvait reprendre dans l’auteur de Gertrude de Wyoming ni les pompeuses puérilités des lakistes, ni l’exubérance de couleur de Moore, ni la dureté de Crabbe, ni les négligences et les vulgarités de Walter Scott, ni la sombre monotonie de Byron ; mais l’absence des grands vices ne donne pas les grandes vertus. Malgré la douce harmonie qui existe entre la délicatesse de sa sensibilité et l’élégante pureté de son style, Campbell n’attirera ni autant, ni aussi long-temps l’attention que les poètes que nous venons de citer. Je ne suis pas étonné d’ailleurs de l’espèce de prédilection du critique de la Revue d’Edimbourg pour l’irréprochable Campbell, lorsque je vois Byron, marquant les places qu’avaient dans son estime les poètes ses contemporains, écrire le nom de Campbell le premier sur la liste, dans laquelle il ne comptait pas, il est vrai, Walter Scott, qu’il mettait hors de ligne, et où il ne parlait pas non plus de lui-même.

M. Jeffrey avait été de bonne heure l’ami de Walter Scott. Il avait débuté au barreau à peu près à la même époque que l’illustre poète. Dans une séance de la speculative society, après lui avoir entendu lire un morceau sur les ballades, je crois, il eut le désir de lui être présenté : il alla le voir le lendemain et le trouva dans un petit cabinet encombré de livres en désordre : ils se donnèrent rendez-vous pour la soirée dans une taverne où ils soupèrent ensemble. Tel fut le commencement de l’amitié qui unit les deux écrivains les plus remarquables de leur temps qu’Edimbourg ait produits. On présume bien que cette amitié entre deux hommes qui avaient mutuellement pressenti leur mérite ne dut pas s’éteindre lorsque la célébrité leur arrivant vint ratifier l’opinion qu’ils avaient, obscurs encore, conçue l’un de l’autre. Lorsque Jeffrey était dans la gloire de ses premiers succès à la Revue d’Edimbourg, une personne qui le vit un jour chez Walter Scott raconte que le romancier excitait, avec une sorte