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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/327

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un des exercices les plus goûtés de l’esprit, il était impossible que la préoccupation du bon mot ne prît cet ascendant, et il est tout naturel qu’en écrivant sur les choses de l’esprit, on fût perpétuellement agité de la sollicitude du trait épigrammatique. Benjamin Constant en voulait même au bon mot d’interrompre dans la causerie le fil des pensées sérieuses : il disait que c’est un coup de fusil que l’on tire aux idées des autres, et qui abat la conversation. Il me semble qu’on peut être indulgent pour cette aimable mousqueterie dans la conversation, car elle y rend souvent le service d’abattre de peu regrettables sottises ; mais en écrivant, pour peu qu’on n’y prenne garde, le bon mot est un coup de fusil qu’on tire à ses propres idées. Le jugement perd sa voie, chancelle, et difficilement revient à son but.

Le signe irrécusable du succès pour la critique dialectique, c’est, lorsqu’elle est servie par une intelligence vaste, par un sens droit, par un style robuste et souple, la domination mêlée de terreur qu’elle exerce. M. Jeffrey a largement moissonné ce genre de succès. Il s’est fait craindre autant qu’estimer des premiers poètes de son temps. Cet ascendant redouté se conquiert surtout par la hardiesse des agressions et par l’opiniâtreté des luttes ; aussi est-ce une inestimable fortune pour un critique de rencontrer devant lui un poète ou une école qui froisse le bon sens par l’exagération de tendances systématiques, qui jette à la censure d’irritans et continuels défis avec une obstination superbe, et qui ait d’ailleurs assez d’élévation de talent pour qu’il ne soit pas sans gloire de lui faire une guerre rude et prolongée. Cette bonne fortune n’a pas manqué non plus à M. Jeffrey. L’école des lakists lui a fourni l’occasion d’assurer et de maintenir son autorité en entretenant ses forces militantes. Il a été sévère jusqu’à la cruauté contre Wordsworth, Coleridge et Southey. Il a continuellement poursuivi de ses argumens et de ses sarcasmes leurs excentricités poétiques. Ce n’est pas qu’il méconnût leurs talens, qui justifiaient, comme il l’a écrit, l’anxiété éprouvée pour leur renommée par les admirateurs de Shakspeare et de Milton. Il savait aimer la douce sensibilité, la tendresse d’ame de Wordsworth ; il proclamait la richesse d’imagination, la variété et la puissance d’expression de Southey ; il avait admiré dans sa conversation même, qui parait avoir été une des plus remarquables de ce siècle, la chaleur d’esprit, l’éblouissante éloquence de Coleridge. Mais il reprochait à ces poètes, à Wordsworth surtout, la fadeur de leurs pastorales, l’emphatique solennité qu’ils donnaient aux choses et aux pensées les plus puériles ; à Southey, la redondance souvent vide de ses amplifications outrées ; à