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vierges dans les jardins enchantés de la poésie, qu’il ne fallait pas songer à se plaindre des erreurs de son goût. »

Ce ne serait pas, je crois, hasarder une interprétation inexacte du patriotisme littéraire de M. Jeffrey, que de dire qu’au fond il n’est autre chose que l’amour de la franchise et de la sincérité dans l’art. Ainsi, accorder la liberté à l’invention, mais lui imposer le devoir de faire admettre le mérite de ses créations par la partie du public dont le jugement et les sentimens sont le plus développés et le plus cultivés, et de ne pas trahir la vérité de l’expression que veulent la nature, le génie national et la langue, par un calque servile des goûts étrangers ou par des formules artificielles, tels sont les principes élémentaires de la critique de M. Jeffrey.

Les progrès qu’ont fait faire dans notre siècle à la critique les esprits éminens, distingués, ingénieux, qui s’y sont appliqués, y ont marqué deux écoles, deux manières, qui se complètent l’une l’autre par des qualités opposées. Dans celle que, avec sa justesse habituelle d’intuition, l’écrivain qui en est, ce me semble, le fondateur, rattachait à l’école hollandaise, la poésie domine. C’est la fantaisie présentant et agitant elle-même le miroir devant les effets de l’œuvre qu’elle a aperçus avec la vive et sûre pénétration de l’instinct. Elle a d’admirables facultés de sympathie pour s’identifier ainsi aux œuvres qu’elle veut montrer : vous diriez qu’elle les recompose elle-même, à la finesse avec laquelle elle s’est assimilé et vous révèle les découvertes qu’elle y faites. Le procédé dialectique l’emporte dans l’autre manière. Les effets de l’œuvre y sont plutôt discutés que montrés avec une amoureuse complaisance. Les combinaisons de caractères et de passions y sont décomposées, leurs rapports sont mesurés, leurs effets sont déduits. Le ton de cette critique ne saurait avoir la vivacité, la capricieuse souplesse de l’autre : elle traite en effet de la poésie comme d’une chose des plus sérieuses, comme d’une chose qui a tout droit à préoccuper gravement la réflexion et la raison. On ne peut appeler cette critique pédantesque que lorsqu’elle n’est pas profonde, que lorsqu’elle prononce ses jugemens sans en délibérer les motifs, lorsqu’elle veut s’imposer à vous de confiance au lieu de vous posséder par la persuasion, lorsqu’elle croit pouvoir remplacer la force indispensable de l’argument par l’exemple arbitrairement choisi des modèles ou par l’autorité illusoire d’une règle inexpliquée.

De ces deux manières, la seconde, on le devine, est celle de M. Jeffrey : si j’avais à me prononcer sur les deux, je n’en exclurais certainement aucune ; mais il me semble que la méthode dialectique