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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/312

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une tendance peu courtoise à s’éconduire réciproquement. Ici le lettré est suspect de légèreté, de faiblesse d’esprit ; là on se défie et on raille de l’homme politique comme d’une intelligence naturellement lourde, sans délicatesse, grossière. Que l’on ait souvent raison sur les hommes, je ne le conteste pas ; mais que l’on se laisse entraîner à vouloir étendre aux choses cette jalousie étroite et quelque peu impertinente, qui unirait par déprimer à la fois la littérature et la politique, en affranchissant l’une de l’intervention du bon sens, en réduisant l’autre à je ne sais quelle pratique inculte et barbare, là commence le travers maladroit contre lequel on ne saurait trop vivement protester.

Dans les pays libres, dans les pays où la souveraineté universelle est décidément dévolue à l’opinion, et où tous les genres de succès se disputent par devers l’opinion, où la parole est par conséquent le moyen de puissance le plus général et le plus grand, l’esprit littéraire et l’esprit politique, ne pouvant se passer l’un de l’autre, feraient mieux d’échanger l’estime que le dédain et de s’allier de bon cœur. Je demande l’alliance, et je m’empresse de délimiter ma pensée en déclarant que je veux moins que personne la confusion et les empiètemens. Je goûte parfaitement en effet le mot épigrammatique de Louis XIV sur Racine et le marquis de Cavoie. Si, du temps de Versailles, le gentilhomme et le poète, en s’efforçant, pour satisfaire une vanité puérile, d’échanger leurs distinctions naturelles, étaient conduits au ridicule par l’affectation, je ne crois pas davantage qu’il convienne à l’ode de se traduire en prose parlementaire du haut d’une tribune, et je suis loin d’inviter la plume qui vient de calculer une combinaison de douane à écrire une élégie ou un paysage. Je demande seulement à l’esprit littéraire de »voir dans l’esprit politique un associé naturel, et de ne pas oublier, s’il tient à être apprécié à sa valeur, qu’il ne peut l’être dans notre société que grâce aux développemens de l’esprit politique. Je ne lui demande que les aptitudes critiques : j’ai garde d’exiger de celui-ci les facultés créatrices ; j’en attends la pénétration qui reconnaît les beautés de l’art, le goût qui les recherche et l’intelligence exercée qui se les assimile.

La culture de deux branches de la littérature qui appartiennent de plein droit à l’esprit politique, l’histoire et l’éloquence, doit nécessairement le préparer aux facultés critiques dont je parle. Lors même que les hommes qui veulent agir immédiatement (sur le présent ne seraient pas forcés de demander à l’histoire la connaissance des grandes lois qui gouvernent le mouvement des sociétés, une tendance toute spontanée les porterait encore vers cette étude. La société naturelle