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splendides ou suaves toutes les fois qu’il ne serait pas plus beau dans sa nudité simple.

Quoique cette triple évolution ne se soit pas accomplie partout sous la même forme, il ne serait pas difficile d’en signaler les principaux caractères chez tous les peuples modernes. Au degré de culture où elles sont parvenues, les nations européennes sont entrées dans cette troisième période où les élémens d’abord divisés de l’activité littéraire se rejoignent. Réunissant les conditions complètes du développement des littératures, cette situation est loin d’être de nature à en accélérer la décadence, à en précipiter la ruine ; elle semblerait au contraire de- voir les conduire à un degré plus élevé de puissance, de fécondité et de splendeur. Si l’inspiration s’arrête aujourd’hui, ce n’est donc pas que les sources qui l’abreuvent soient ou inconnues ou taries, ce n’est pas que la science des formes lui fasse défaut : la science des formes est une conquête toujours ouverte à l’étude laborieuse.

Il est certain qu’un grand mouvement poétique et littéraire ne se produit jamais par sa propre spontanéité ; il est ordinairement la conséquence d’une émotion provoquée dans les esprits par des intérêts moraux ou politiques. Lorsque les esprits sont émus, lorsqu’une impulsion puissante les emporte et les soulève, toutes les sèves de l’activité humaine s’échauffent et s’agitent. L’intelligence vit d’une vie plus haute, plus large, plus rapide ; l’effervescence universelle communique alors à l’inspiration poétique l’élan, le courage, l’ambition, l’enthousiasme indispensables en littérature, comme partout, pour l’accomplissement des grandes œuvres. Il serait superflu d’en signaler des exemples : peut-être l’objet de ces pages m’autorise-t-il à rappeler ceux que présente le développement de la littérature anglaise ; le premier âge de cette littérature suit le vaste ébranlement imprimé aux esprits par la réforme, il est contemporain des glorieuses prospérités du règne de la fille d’Anne de Boleyn. La littérature élégante et fine, spirituelle et sensée, du règne d’Anne, reflet brillant de la société aristocratique qui la protégeait pour la faire servir à ses desseins politiques, s’éteignit et disparut lorsque cette société lui retira son patronage. Et quels furent les faits précurseurs de la renaissance de la fin du XVIIIe siècle ? N’est-ce pas l’impulsion imprimée à la politique par le génie impétueux et altier de lord Chatham ? N’est-ce pas cette fièvre d’entreprise que vint allumer au sein de la nation anglaise la merveilleuse extension donnée dans l’Inde à la puissance et aux richesses britanniques par Clive et Warren Hastings ? N’est-ce pas le sentiment religieux réveillé par le pieux enthousiasme de Wesley, et les grandes