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désagréablement affecté. Nous n’avions pas besoin de ce nouvel exemple pour déployer la sottise maussade qui gagne de proche en proche parmi les femmes de ce temps-ci, et cette manie d’être importantes qui les étourdit, les aveugle et les fait choir en toute sortes de ridicules. La faiblesse et la frivolité de l’esprit féminin ne se trahissent jamais mieux que dans sa prétention à la doctrine et dans les produits avortés de ses savantes méditations ; cherchez bien, vous trouverez toujours au fond de tout la coquetterie et la mode. La mode exerce sur les femmes un empire irrésistible ; celles qui la dédaignent dans leurs ajustemens la subissent avec une servilité d’autant plus grande dans le choix de leurs opinions. Les femmes se vêtissent de systèmes, se parent d’érudition et de philosophie ; les taches d’encre à leurs doigts ont le même sens que les perles à leur cou ; elles posent, des idées sur leur tête comme elles y poseraient une guirlande, et la publication d’un premier livre est pour elles aujourd’hui quelque chose d’analogue à ce qu’était naguère une présentation à la cour, exercée, répétée à l’avance sous la direction du maître de maintien et de grâces. Or, la mode est de nos jours aux systèmes humanitaires, aux grandes rénovations sociales et religieuses. Il est peu d’entre nous qui aient complètement échappé à la tentation de se mettre en campagne et de marcher à la conquête de quelque cité des béatitudes, de quelqu’une de ces Jérusalem impossibles, dont les murailles sont de brouillard et dont les citoyens sont des fantômes. Les femmes, on pouvait le prévoir, n’ont eu garde de rester en arrière ; elles se sont hâtées de broder toute sorte de drapeaux à l’usage de toute sorte d’utopies ; elles ont vaillamment combattu de la plume et de la voix, ici pour le phalanstère, là pour le dieu Enfantin, ailleurs pour le nouveau messie, qui ne peut manquer de naître d’un nouveau charpentier, ailleurs encore, qui le croirait ? pour un néo-catholicisme inventé en des heures d’inquiet loisir, et dont Rome à bon droit fait justice.

L’une (pourquoi faut-il, hélas ! qu’on soit contraint de se souvenir d’elle ici ?), l’une attelle les divins papillons de sa fantaisie à la plus lourde des charrues philosophiques ; elle enchaîne le beau génie de sa jeunesse et le condamne comme les réprouvés de Dante à marcher péniblement courbé sous un manteau de plomb. O Indiana ! ô Valentine ! ô Juliette ! appelez donc à vous par son plus doux nom celle qui vous oublie ; dites-lui que vous attendez vos sœurs ; dites-lui que nos espérances attristées, mais constantes, les convient avec vous à une existence immortelle !

L’autre, en proie à quelque démon ambulant, s’en va de porte en