Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/293

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


paix du ménage, et la congédia poliment en lui laissant un vague espoir d’avenir qui ne se réalisa point. Ce fut très peu de temps après que Mlle Brentano épousa M. d’Arnim, écrivain distingué de l’école romantique, ami intime de son frère Clément, avec qui il avait fait, sous le titre du Cor enchanté (das Wunderhorn), une publication de chants populaires. M. d’Arnim était un homme d’un très beau visage et d’un caractère aimable. Il avait avec Bettina des affinités d’esprit qui ne se sont peut-être jamais rencontrées à ce point entre deux individus unis par le sort. Le monde surnaturel lui était plus familier que le monde réel ; dans son penchant à un naturalisme mystique, il regardait les phénomènes sensibles comme des symboles, des figures de l’absolu, au sein duquel il vivait plongé dans une sorte d’ivresse tranquille. Supérieur à Bettina par le don de la création, il avait pourtant aussi une grande peine à tracer des contours, et se laissait facilement égarer par l’amour du bizarre. On conçoit que les manières insolites de Bettina, ses allures cavalières et ses inconséquences, ne devaient pas le frapper beaucoup. Il vivait au-dessous et au-dessus de la région où se passent ces choses, qui étaient comme non avenues à ses yeux. M. et Mme d’Arnim vécurent tendrement ensemble pendant de longues années [1]. La correspondance avec Goethe avait cessé ; mais M. d’Arnim ne s’en fut point inquiété si elle eût continué, car il conduisit lui-même sa femme à Weimar, dans l’espoir de ramener le cœur du grand poète à des sentimens meilleurs. Ce fut en vain : Goethe demeura inflexible ; les tentatives ultérieures de Bettina n’eurent aucun succès, ses lettres restèrent sans réponse, et la dernière fois qu’elle vint à Weimar, dans l’année 1826, le ministre refusa brusquement de l’admettre en sa présence. En 1831, M. d’Arnim mourut d’un coup d’apoplexie. Goethe cessa de vivre deux ans plus tard.

Les deux volumes intitulés Correspondance de Goethe avec un enfant sont assez connus en France pour que nous n’y insistions pas beaucoup ; ce sont de riches improvisations, mais monotones dans leur continuité, sur la nature, sur la liberté de l’esprit, sur l’amour,

  1. Mme d’Arnim a presque toujours vécu à Berlin depuis son mariage ; elle a eu un grand nombre d’enfans, et a mis en pratique pour leur éducation son unique principe : celui de la liberté illimitée. On doit dire que jusqu’ici ce principe a porté les meilleurs fruits. Ses fils out fait d’excellentes études ; ses deux filles aînées sont des modèles accomplis d’amabilité et de grâce. La troisième, âgée de onze à douze ans, ravissante et poétique créature, semble seule devoir perpétuer l’esprit capricieux et lutin des Brentano.