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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/290

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joies. Chaque jour, elle vient s’asseoir aux pieds de la vénérable matrone, et la prend pour confidente des élans de son cœur et de son esprit vers le dieu absent.

Dans un ouvrage plein de talent, mais trop empreint de partialité. Borne a dit de Mme d’Arnim, dont l’ignorance était un titre à sa sympathie, car il considérait les fautes d’orthographe comme la fleur de l’amabilité féminine, que Bettina s’était toujours sentie attirée vers les lieux élevés ; qu’elle avait aimé passionnément à grimper, à escalader les murs, les arbres, les tours, et que, par suite du même instinct, elle avait voulu aussi grimper tout au haut de l’intelligence de Goethe, pour plonger de là son regard dans des horizons sans limites. La conseillère ne prit probablement pas plus au sérieux l’amour de Bettina pour son fils, car elle encouragea sans aucun scrupule cette schwärmerei [1], dont les conséquences possibles eussent alarmé tout autre qu’elle. Elle supposait, elle espérait d’ailleurs, et tout se tut devant cet espoir maternel, que l’imagination de Bettina, jeune, vive, désordonnée, que son esprit pétulant qui ne respectait rien, seraient pour le poète déjà vieilli un agréable sujet d’étude, ou tout au moins un délassement nouveau. Elle essaya bien un peu, comme l’avait fait Mlle de Günderode, de tempérer la fougue de cette imagination sans contrepoids, de retenir ce feu d’artifice qui, suivant sa propre expression, éblouit plus qu’il n’éclaire ; mais, voyant que la passion de Bettina débordait, elle finit, quand celle-ci lui dit dans son beau langage imagé : « Je suis semblable à un vaisseau dont la voile est gonflée et qui est retenu à l’ancre sur la rive étrangère, » par lui permettre de partir et d’aller trouver à Weimar l’objet encore inconnu de cette passion chimérique.

C’était une singulière personne que la conseillère de Goethe. On ignore si sa jeunesse avait connu les affections vives ; mais depuis bien long-temps déjà, à l’époque dont nous parlons, elle était entrée dans son caractère de mère, et cette Romaine dépaysée, cette Cornélie francfortoise, ne se considérait plus elle-même et ne considérait tout autre individu que dans ses rapports avec son fils immortel. Je suis la mère de Goethe y dit-elle à Mme de Staël dans leur rencontre chez Mme Bethmann. Appelle-moi ta mère, écrit-elle encore à Bettina, c’est le nom qui comprend à lui seul toutes mes félicités. Son existence était tout à la fois modeste et solennelle, officielle et retirée ; ses

  1. La schwärmerei est une rêverie chronique, une folie grave et raisonneuse, autorisée et en quelque sorte consacrée en Allemagne par les plus illustres exemples.