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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/289

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l’existence même de Bettina, et que la plus vive douleur ne saurait un instant suspendre. Bientôt son frère l’emmène dans le Rhingau. Arrivés à Geisenheim, elle entend conter par une servante la fin tragique d’une jeune dame qui vient de se noyer dans le fleuve. « C’est Günderode, » s’écrie-t-elle, et elle ne se trompait pas. « Le lendemain de bon matin, dit Bettina, nous continuâmes notre voyage. Franz avait ordonné au batelier de se tenir vers l’autre rive, pour éviter de passer trop près de la place fatale ; mais Fritz Schlosser était là, et le paysan qui avait trouvé Caroline montrait Tendrait où la tête reposait, où étaient ses pieds, et le gazon où elle était étendue. Le batelier rama involontairement de ce côté. Franz, hors de lui, me répétait dans le bateau tout ce qu’il pouvait entendre à distance du récit du paysan. Il me fallut écouter les épouvantables fragmens de cette histoire : la robe rouge délacée, et le poignard qui m’était bien connu, et le mouchoir rempli de pierres autour du cou, et la large blessure ; mais je ne pleurai pas, je me tus... et je regardai devant moi. Le Rhin superbe s’étendait au loin avec ses îles d’émeraude ; et je voyais les rivières qui accouraient de tous côtés et s’unissaient à lui, et les villes riches et paisibles sur ses bords, et les coteaux fertiles : je me demandai si le temps apaiserait en moi le sentiment de la perte que j’avais faite. Alors je pris la résolution de rassembler toutes mes forces et de m’élancer au-delà de mon malheur, car il me semblait indigne de moi de témoigner un désespoir que je pourrais maîtriser un jour. »

Le chagrin n’a pas long-temps prise sur des natures comme celle de Bettina. L’âme chrétienne, quand la douleur l’éprouve, s’arrache aux choses de la terre, et embrasse, humble et résignée, la croix de Jésus ; mais les âmes que domine le sentiment de la vie universelle (nous dirions le sentiment panthéistique, si ce néologisme ambitieux n’effrayait pas les oreilles délicates), celles qui, avec Bettina, aiment l’existence pour le seul bonheur d’exister, celles-là repoussent de toutes leurs forces la pensée de la douleur et de la destruction. Elles se jettent d’un mouvement plus impétueux au dehors quand elles se sentent atteintes au dedans, et voudraient, si cela dépendait d’elles, pousser le flot de la vie, afin qu’il recouvrît au plus vite la tombe importune qui fait obstacle et les avertit du néant. Ainsi Bettina, déjà préoccupée depuis toute une année de ce colosse de l’intelligence, de ce poète olympien que l’Allemagne entière déifiait alors par son culte comme par son blasphème, Bettina, un instant arrêtée dans son essor par le brisement douloureux de sa première affection, retrouve bientôt auprès de la vieille mère de Goethe tout son enthousiasme et toutes ses