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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/286

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dernier plaisir aux excentricités de sa petite-fille bien-aimée. Elle a pleuré en silence la destruction de ses beaux peupliers, et le chagrin violent qu’en a ressenti Bettina appelle toute sa confiance. Bettina trace d’elle un portrait majestueux. Elle nous la montre avec ses boucles de cheveux argentées, dans sa robe de gros de Tours à longue taille et à queue traînante, si pleine de dignité, d’un si grand air, que tout ce qui l’entoure semble commun auprès d’elle. Chaque soir, elles se promènent ensemble dans le jardin, où l’aïeule ne saurait souffrir le moindre désordre. Il faut que Bettina aille, d’arbuste en arbuste, de branche en branche, couper les fleurs et les feuilles flétries ; elle-même, attentive, soigneuse, s’occupe à redresser les tiges trop inclinées, à séparer ou à rejoindre les jeunes rameaux, donnant ainsi à la jeune fille une leçon détournée et muette sur l’œuvre de la vie. Elle chérit tendrement toute cette vie végétale ; elle parle aux branches indisciplinées : Où donc vas-tu ainsi ? s’écrie-t-elle en les liant l’une à l’autre avec de petits brins de soie écarlate. Elle ne veut pas qu’aucune reste en souffrance ; il faut que toutes puissent boire et manger à l’aise, dit-elle. Bettina lui fait observer que, dans ses joies naïves, elle semble un enfant qui verrait toute chose pour la première fois. « Qu’ai-je donc à faire ? lui répond-elle avec une simplicité grave et douce ; qu’ai-je à faire, que de redevenir enfant ? Maintenant que toutes les fleurs de ma jeunesse sont flétries, que les feuilles tombent, que mon existence en ce monde est achevée autant qu’il m’a été donné de l’achever selon les desseins de Dieu, il faut que l’esprit se prépare à germer dans une existence nouvelle. »

Cependant la tristesse des lettres va croissant ; la correspondance se ralentît du côté de Mlle de Günderode ; Bettina lui fait des reproches, et la chanoinesse s’excuse à peine. Mlle Brentano s’abandonne alors à de tristes pressentimens ; elle écrit à son amie : « Je n’ai jamais pu souffrir tes discours sur la vie et la mort, quoique je sache que ton ame plane au-dessus des nuages qui projettent leur ombre à tes pieds... Tu as raison en toutes choses ; mais un sentiment douloureux me pénètre : il est plus fort que tout ce que tu me dis de grand sur toi-même, plus fort que les conseils sacrés que tu me donnes. L’ami qui va partir pour un pays lointain parle ainsi au jour des adieux. Tes lettres précédentes n’étaient point ainsi, elles entraient dans le libre jeu de mes pensées ; maintenant tu es sur la hauteur, tu promènes ton regard tout alentour, et tu commandes comme si tu allais me quitter. Ce qui m’afflige, c’est de te voir distinguer et séparer si facilement