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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/285

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tantôt enfin dans les greniers du Vogtland [1], où sa présence seule tarit les pleurs et apaise les cœurs irrités.

Un autre trait saillant de l’esprit de Bettina, révélé presqu’à chaque page de sa correspondance, c’est le dégoût, on pourrait dire la haine, de tout ce qui est science, raison, logique. Elle répugne à étudier quoi que ce soit, de peur de porter atteinte à la spontanéité de son inspiration, de peur d’élever une barrière entre elle et son démon familier, et de lui rendre plus difficile l’accès de son cerveau. Le sentiment intime est tout pour elle ; les moindres objections tirées de l’expérience la mettent en fureur ; elle ne les conçoit pas, elle ne veut écouter d’autres conseils que ceux des étoiles, elle n’admet de morale que celle qui découle du principe de la liberté illimitée, — de droit, que celui que donne une volonté forte ; elle croit fermement qu’en voulant bien on ressusciterait un mort, et demande si le génie n’est pas la vertu. Rien de plus divertissant que les railleries perpétuelles qu’elle fait pleuvoir sur l’esprit philistin. [2]. Elle représente les philistins comme enveloppant la société tout entière d’un vaste filet dont chaque maille est un préjugé. Cette comparaison nous a fait plus d’une fois sourire ; il nous a été impossible de ne pas nous figurer Bettina comme un petit animal cabalistique, comme une souris rongeuse dont les dents s’essaient incessamment à détruire le fatal réseau ; mais, par malheur, les mailles sont fortes et résistantes, ses dents s’y ébrèchent en vain. Impatiente, elle va, elle vient le long de l’immense filet, entame un nœud, puis l’autre, quitte et reprend la besogne, et rien ne cède, et rien ne bouge sous son activité inutile.

Vers la fin de la correspondance avec Mlle de Günderode, la teinte générale s’obscurcit, quelques ombres s* étendent. Une figure sérieuse apparaît et commande le respect. C’est la grand’mère de Bettina, la belle Sophie Laroche, jadis aimée et chantée par Wieland, âgée alors de quatre-vingts ans, retirée à Offenbach, où elle semble prendre un

  1. Le Vogtland est le quartier le plus misérable de Berlin.
  2. On sait que ce mot, d’origine universitaire, est passé de l’argot des étudians dans la langue générale ; beaucoup d’écrivains ont employé en vers et en prose le mot philistin et tous ses dérivés, philisterei, philisterös, etc., et il est aujourd’hui complètement vulgarisé. Ce mot flétrissait, dans la pensée des étudians, tout ce qui n’était pas eux, considérés comme le peuple élu des libres penseurs et des esprits forts ; il signifie habituellement un honnête diseur de lieux communs, un individu lié par tous les fils du préjugé, et qui n’oserait avoir une opinion ni une fantaisie non autorisée par la coutume.