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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/284

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Francfort et n’y reviendra qu’après lecture faite du chef-d’œuvre en cinq volumes. Elle se représente très drôlement, pendant toute cette lecture, occupée à faire de son mouchoir une poupée qui provoque le rire et distrait les plus attentifs. Le riche, galant et spirituel banquier reparaît, au reste, fort souvent sous sa plume. Elle compare l’impression qu’elle reçoit de ses flatteries délicates au pollen embaumé des calices qu’une tiède brise lui jetterait à la face. Elle confesse même de petites faiblesses à son endroit ; au retour d’une fête champêtre, elle est seule avec lui dans un élégant équipage qui fend, à la lueur mouvante des torches enflammées, les ténèbres de la forêt ; elle s’abandonne tout entière à l’enivrement de la course rapide, de l’air vif des heures qui précèdent l’aube, et du doux langage que murmure à son oreille un jeune et beau cavalier. Elle lui fait don d’une écharpe qu’il promet de placer à son chevet pour continuer les délicieux rêves du bal. On pourrait la croire absorbée, tout au moins profondément émue ; mais non : en rentrant seule chez sa grand’mère, elle voit sur le pas de sa porte un beau jardinier qu’elle a souvent aidé dans ses travaux d’horticulture, ou, pour parler sa langue, avec qui elle a partagé le service du temple, et elle lui jette en passant, avec le plus tendre sourire, la guirlande de cinéraires qui ornait ses cheveux pendant la fête.

Est-ce duplicité ? Est-ce coquetterie ? En aucune façon ; nous ne le pensons pas du moins. Sa grave amie ne l’en accuse pas une seule fois. Goethe, plus tard, ne fera que sourire à une foule de traits analogues qu’elle lui contera naïvement. Bien que cela doive paraître peu croyable à nos lecteurs, et surtout à nos lectrices, nous oserons affirmer qu’il ne faut voir dans tout cela que les formes diverses d’un seul et même sentiment, l’expression irréfléchie du besoin que Bettina éprouve de se répandre au dehors, de rendre hommage à tout ce qui est beau. C’est une sorte de charité poétique, sans retour sur elle-même, bien différente de la coquetterie ; car, et sa vie entière est là pour le prouver, toute souffrance lui est chère et sacrée autant et plus que toute beauté, et nous verrons l’instinct de son cœur généreux l’entraîner partout où gémit une douleur. Tantôt ce sera vers un pauvre poète, devenu fou, qui ne lui est connu que par ses œuvres [1], tantôt vers les Israélites opprimés que Goethe dédaigne, tantôt dans les montagnes du Tyrol où l’on meurt pour la patrie.

  1. Hœlderlin, poète et écrivain d’une grande élévation d’idées et de sentiment, mort à Tubiugen, après quarante ans d’une folie morne. Schiller lui porta un tendre intérêt. Il avait été camarade d’études de Schelling et de Hegel.