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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/283

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Quelquefois, et au plus fort de ses ravissemens, l’inspiration s’élève et grandit en elle au point qu’elle semble véritablement une pythonisse sur son trépied, et qu’on a pu, en se laissant gagner par la contagion de son délire, la considérer comme une prêtresse extatique de la nature, comme une sibylle du panthéisme, comme la sainte Thérèse du Dieu-univers. Nous citerons encore ce passage éloquent où, s’adressant à Mlle de Günderode, elle lui dit : « Sens-tu cela aussi ? Être heureuse rien que parce que tu respires, quand tu marches librement sous le ciel et que tu vois l’éther incommensurable au-dessus de toi, que tu l’aspires par tous les pores, que tu as avec lui des affinités si intimes que toute vie coule en toi par lui ! — Ah ! comment cherchons-nous encore un objet à aimer ? — Être bercé, ému, nourri, animé par la vie universelle, tantôt reposant sur son sein, tantôt emporté sur ses ailes, n’est-ce pas là l’amour ? La vie entière n’est-elle pas amour ? Et tu demandes qui tu pourrais aimer ? Aime donc la vie qui t’aime, qui te pénètre, qui, éternellement puissante, t’attire à elle, de qui toutes les félicités émanent. Pourquoi donc faudrait-il que ce soit précisément quelqu’un ou quelque chose à qui tu t’abandonnes ? Reçois tout ce qui te plaît comme une parole tendre, comme une caresse de la vie elle-même ; attache-toi avec enthousiasme à la vie qui t’anime. — Que tu vives, c’est la preuve de l’ardent amour de la vie pour toi. Elle seule est le but de l’amour ; elle anime ce qui existe, œ qu’elle chérit. Et toute créature vit de l’amour, de la vie elle-même. »

Ces élans lyriques, ces transports d’un esprit exalté, ne remplissent pas seuls néanmoins les lettres de Bettina. Heureusement pour nous, qui avons peine à respirer dans ces nuages chargés d’électricité, elle en redescend parfois ; elle égaie de mille récits piquans, d’anecdotes malicieuses, de traits railleurs, de silhouettes fines et caractéristiques, les pages inintelligibles où elle vient de tracer le credo d’une religion nouvelle, et où elle effleure déjà ces extravagantes théories musicales auxquelles Goethe plus tard aura tant de peine à se convertir [1]. Il y a plaisir à lui entendre conter une lecture du roman de Delphine, la plus absurde chose qu’elle ait jamais ouïe, chez le banquier Maurice Bethmann, à qui elle déclare qu’elle n’y saurait tenir, qu’elle va quitter

  1. Bettina est revenue sur ces étranges théories dans sa correspondance avec Goethe, qui ne sut jamais voir, comme elle, dans la septième diminuée un médiateur entre le monde sensible et le monde des esprits, un sauveur qui s’est fait chair pour délivrer la chair. Elle dit aussi quelque part : « La musique est incompréhensible, donc la musique est Dieu. » Ceci est un échantillon de la logique de Bettina.