Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/252

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


arrive trop souvent en ces liaisons mixtes d’au-delà du Rhin, lui dérobe à lui-même l’indélicatesse de l’accommodement, ou s’il n’y a pas dans son fait une pointe de cruauté très française, comme de quelqu’un qui sait trop bien son Laclos.

On n’a pas les réponses de Mme de Charrière, ou du moins noua n’en avons sous les yeux que quelques-unes ; ces réponses existent pourtant, elles sont en d’autres mains. Qu’y verrait-on ? Nous ne croyons pas nous tromper ni même deviner trop au hasard, en affirmant que, sur un fonds d’indulgence et sous un air d’enjouement, des accens douloureux en sortiraient. Ces lettres, d’un ton parfaitement vrai, d’une impression profondément triste, seraient celles, à coup sûr, d’une femme qui parle avec un cœur généreux et froissé, d’une pauvre personne supérieure à qui l’esprit, la distinction, la sensibilité, n’ont été qu’un tourment de plus. Benjamin Constant semble lui-même reconnaître ce qu’elle souffre lorsque, dans cette lettre où il prodigue de si équivoques épanchemens, il lui échappe de dire à propos des égards qui sont une triste manière de réparer : « Une cruelle expérience dont je suis bien fâché que vous soyez la victime m’a trop prouvé que des égards ne suffisent pas. » Elle souffrait de bien des manières, elle manquait de secours et d’appui dans ses alentours, elle en venait à douter tout-à-fait d’elle-même : « Vous n’avez pas comme moi ces momens où je ne sais plus seulement si j’ai le sens commun, mais encore faudrait-il être connue et entendue ! » Et feisant allusion à ce qu’elle avait pu espérer d’être un moment pour lui, elle disait encore : « On ne veut pas seulement que quelqu’un s’imagine qu’il pouvait être aimé et heureux, nécessaire et suffisant à un seul de ses semblables. Cette illusion douce et innocente, on a toujours soin de la prévenir ou de la détruire. »

Certes Mme de Charrière ne fut jamais pour Benjamin Constant une Ellénore ; elle n’en eut jamais la prétention, je crois ; son âge était trop disproportionné. Elle eut toujours assez de raison pour se dire, sans avoir besoin que d’autres le lui rappelassent, que, si elle avait su garder, posséder presque durant ces six semaines le jeune M. de Constant, c’est qu’il était malade, qu’il ne pouvait se distraire ailleurs, qu’autrement il se serait vite ennuyé. Pourtant le cœur a des contradictions tellement inexplicables, qu’elle put amèrement souffrir de voir s’échapper sans retour ce qu’elle n’avait jamais ni espéré ni réclamé de lui. On peut dire de l’Ellénore de Benjamin Constant comme de cette Vénus de l’antiquité, qu’elle est encore moins un portrait particulier qu’un composé de bien des traits, un abrégé de bien des portraits