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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/25

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l’utilité de ce tribunal ; il n’a été établi sous l’autorité du roi très fidèle que pour remplir certaines fonctions des évêques, fonctions bien plus sûres entre les mains d’une corporation choisie par le souverain qu’entre celles d’un individu qui peut tromper ou se tromper. » Pour appuyer de telles maximes par un exemple, Pombal trouva piquant de les appliquer aux jésuites. Il tira le père Malagrida de la prison où il languissait oublié, et le fit accuser d’hérésie par l’inquisition, qui le livra au bras séculier, c’est-à-dire au tribunal de l’inconfidence, commission arbitraire établie depuis la conspiration des grands. Malagrida fut ensuite étranglé et brûlé dans un auto-da-fé solennel. Voltaire réprouva hautement cette cruauté hypocrite. Il montra que dans toute cette affaire l’excès du ridicule était joint à l’excès d’horreur, et, avec son sens exquis quand il n’était pas troublé par la passion, il affirma qu’il y avait lâcheté et inconséquence à condamner pour hérésie un homme accusé de haute trahison [1]. Pombal ne recueillit donc que beaucoup de dégoûts et nulle sympathie, même parmi ceux qui croyaient les jésuites coupables. Encouragés par ce résultat, les amis de la société poussèrent les récriminations plus loin. Ils prétendirent que la conspiration était imaginaire, que le ministre n’avait fait jouer lui-même des ressorts si criminels que pour mieux assurer son empire sur un prince pusillanime. Ils allèrent jusqu’à attribuer au pouvoir ce semblant d’un attentat dont il faillit tomber victime. Notre génération ne sera pas étonnée de cette manœuvre de parti. Cependant, comme à cette époque on ne poussait pas la hardiesse jusqu’à nier effrontément le péril d’un roi visé par des assassins, hors les jésuites et leurs affidés, personne ne douta que Joseph n’eût été blessé. Pour admettre le contraire, il faudrait, ou que, par une audace voisine de la démence, Pombal se fût exposé à tuer le roi, son unique appui, ou bien que la blessure eût été supposée, et alors la complicité de Joseph deviendrait nécessaire, mais inexplicable. Lui-même avait consacré le souvenir de cet attentat par le modèle de son bras troué de balles, déposé en ex-voto dans une des églises de Lisbonne. La connivence du roi de Portugal ne peut être admise sérieusement. Cette opinion n’en prit pas moins faveur parmi les défenseurs de la société de Jésus, et il en reste encore beaucoup de traces en Portugal. On ne peut dissiper entièrement des ténèbres que Pombal a trop épaissies, et dont sa mémoire supporte justement la responsabilité. Il paraît certain que la vie du roi a été attaquée par quelques-uns des accusés : tous sont-ils

  1. Siècle de Louis XV, t. XXV, p. 43.