Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/221

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


stathouders et les princes de la révolution française, qu’ils appellent l’effet de la perversité inhérente à l’homme. Dieu les ait en aide ! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d’être si fort au-dessus de l’horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité, c’est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l’exigez. Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 88 ? »

On a souvent dit de Benjamin Constant que c’était peut-être l’homme qui avait eu le plus d’esprit depuis Voltaire ; ce sont les gens qui l’ont entendu causer qui disent cela, car, si distingués que soient ses ouvrages, ils ne donnent pas l’idée de cette manière ; on peut dire que son talent s’employait d’un côté, et son esprit de l’autre. Comme tribun, comme publiciste, comme écrivain philosophique, il arborait des idées libérales, il épousait des enthousiasmes et des exaltations qui le rangeaient plutôt dans la postérité de Jean-Jacques croisée à l’allemande [1]. Mais ici, dans cette lettre qui n’est qu’une conversation, cet esprit à la Voltaire nous apparaît dans sa filiation directe et à sa source, point du tout masqué encore.

Voltaire, à son retour de Prusse et avant de s’établir à Ferney, passa trois hivers à Lausanne (1756-1758) ; il s’y plut beaucoup, en goûta les habitans, y joua la comédie ; c’était dix ans avant la naissance de Benjamin Constant ; il y connut particulièrement cette famille. Sa nièce, Mme de Fontaine, ayant appelé en Parisienne M. de Constant un gros Suisse, « M. de Constant, lui répondit Voltaire tout en colère, n’est ni Suisse ni gros. Nous-autres Lausannais qui jouons la comédie, nous sommes du pays roman, et point Suisses. Il y a Suisses et Suisses : ceux de Lausanne diffèrent plus des Petits-Cantons que Paris des Bas-Bretons [2]. » Benjamin Constant s’est chargé de justifier aux yeux de tous le propos de Voltaire, et de faire valoir ce brevet de Français délivré à son oncle ou à son père par le plus Français des hommes.

Nous revenons au séjour de Benjamin à Colombier ; il y concevait donc son livre sur les religions, il donnait son avis sur les écrits de Mme de Charrière et en épiloguait le style. Souvent, quoique porte à porte, dit M. Gaullieur, ils s’adressaient des messages dans lesquels

  1. Par contraste avec cette lettre de 1790, il faut lire ce qu’écrivait en 1815 le même Benjamin Constant au sortir de ses entretiens mystiques avec Mme de Krüdner ; toutes les diversités de cette nature mobile en rejailliront. (Article sur M™* de Krüdner, dans la Revue du 1er juillet 1837.)
  2. Voir un piquant opuscule intitulé : Voltaire à Lausanne, par M. J. Ollivier (1842).