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dernier, on l’attacha sur la roue, le corps couvert de haillons, les bras nus, les cuisses découvertes ; rompu vif, il n’expira qu’après de longues tortures, faisant retentir la place et le fleuve d’épouvantables hurlemens. Ensuite on mit le feu à la machine ; en un moment roue, échafaud, cadavres, tout fut brûlé et jeté dans le Tage.

Les palais des condamnés furent rasés, on sema du sel sur la place où ils s’élevaient, leurs armes furent effacées de tous les lieux particuliers et publics, notamment de la salle des chevaliers, au château de Cintra, où l’on voit encore leur écusson couvert d’un voile noir, comme le portrait de Faliero au palais ducal de Venise. Enfin Pombal fit dresser, sur une des places de Lisbonne, un pilori que, par un privilège spécial, il consacra uniquement à la haute noblesse. Plus tard, à la fin de sa carrière ministérielle, il maria de force une Tavora, petite-fille de doña Éléonor, au comte d’Oyeïras, son fils. Une postérité nombreuse est sortie de cet hymen tragique. Le sang du persécuteur et des victimes coule paisiblement aujourd’hui confondu dans les mêmes veines.

Les griefs de Pombal contre les fidalgues, malgré sa haine, malgré les injures qu’il avait subies, n’avaient été pour lui qu’un moyen. Il en voulait aux jésuites encore plus qu’à l’aristocratie ; mais il était plus difficile de les atteindre. Leurs relations avec les conjurés n’avaient rien de douteux, ils étaient leurs conseillers et leurs amis ; ils avaient pris une part certaine aux mécontentemens, aux murmures, même à l’opposition des fidalgues ; pouvaient-ils cependant être convaincus d’avoir trempé dans le complot régicide ? Pombal n’hésita pas à les accuser. Le jour même de l’arrestation des Tavora, les maisons des jésuites furent cernées par les troupes, les pères y restèrent consignés, on jeta leurs chefs dans les prisons, et trois d’entre eux, Mattos, Alexandre et Malagrida, restèrent sous l’accusation formelle d’avoir fomenté la conjuration. Pombal remplit l’Europe de ses manifestes. On les lut avec avidité. La catastrophe, et surtout l’événement qui lavait amenée, fixèrent l’attention de tous les cabinets. Ce régicide suivait immédiatement celui de Damiens. Un instinct secret, quoique obscur, faisait pressentir aux princes qu’un orage n’était pas loin. On pouvait croire que l’opinion en France, plus qu’ailleurs, serait disposée à bien accueillir les accusations du ministre portugais. Les encyclopédistes auraient dû lui servir d’auxiliaires zélés et fidèles. Pourtant il n’en fut pas ainsi. Les pièces émanées de la cour de Lisbonne parurent ridicules dans la forme et maladroites au fond. Cet holocauste des chefs de la noblesse choqua les classes supérieures, jusqu’alors