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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/218

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Voilà de l’aigreur qui perce un peu vivement et sans but, nous en sommes fâché pour Mme de Charrière. Le fait est que l’ouvrage dont parlait Mme de Staël ne devait déjà plus être le même que celui qui s’esquissait sur un jeu de cartes à Colombier. Benjamin Constant était le premier à plaisanter de ces transformations de son éternel ouvrage, de cet ouvrage toujours continué et refait tous les cinq ou dix ans, selon les nouvelles idées survenantes : « L’utilité des faits est vraiment merveilleuse, disait-il de ce ton qu’on lui a connu ; voyez, j’ai rassemblé d’abord mes dix mille faits : eh bien ! dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m’ont suffi à tout ; je n’ai eu qu’à m’en servir comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps l’ordre de bataille. »

Une circonstance caractéristique de cette première ébauche, c’est qu’elle ait été écrite au revers de cartes à jouer : fatal et bizarre présage ! — On raconte qu’un jour, une nuit, peu de temps avant la publication de l’ouvrage, quelqu’un rencontrant Benjamin Constant dans une maison de jeu lui demanda de quoi il s’occupait pour le moment : (c Je ne m’occupe plus que de religion, » répondit-il. Le commencement et la fin se rejoignent.

En réduisant même ces accidens, ces légèretés de propos à leur moindre valeur, en reconnaissant tout ce qu’a d’éloquent et d’élevé le livre de la Religion dans la forme sous laquelle il nous est venu, on a droit de dénoncer le contraste et de déplorer le contre-coup. L’esprit humain ne joue pas impunément avec ces perpétuelles ironies ; elles finissent par se loger au cœur même et comme dans la moelle du talent, elles soufflent froid jusqu’à travers ses meilleures inspirations. Un je ne sais quoi circule qui avertit que l’auteur a beau s’exalter, que l’homme en lui n’est pas touché ni convaincu. Ainsi tout ce livre de la Religion laisse lire à chaque page ce mot : Je voudrais croire, comme le petit livre d’Adolphe se résume en cet autre mot : Je voudrais aimer [1].

Quant à la conjecture sur l’esprit originel du grand ouvrage, ce

  1. En politique de même, il perce au fond de tous les écrits de Benjamin Constant un grand désir de convaincre, si toutefois l’auteur était convaincu. Après son équipée des Cent-Jours, quelques amis lui conseillaient d’adresser un mémoire, une lettre au roi. Il promit de s’en occuper, et comme on s’informait près de lui, avec intérêt, si elle était écrite, il répondit qu’il venait de l’achever. — « Et en êtes-vous content ? — Mon Dieu ! moi-même, elle m’a presque persuadé. » C’est ainsi qu’il se raillait et se calomniait à plaisir. Les hommes se font pires qu’ils ne peuvent, a dit Montaigne.