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Il est de retour en Suisse au commencement d’octobre 1787. Je crois bien qu’avant de se rendre à Lausanne, il passa (et je lui en sais gré) par Colombier : il y arriva à pied, à huit heures du soir, le 3 octobre 1787, lui-même a noté presque religieusement cet anniversaire. Le lendemain 4, il était à Lausanne, et il écrit aussitôt : « Enfin m’y voici, je comptais vous écrire sur ma réception, mes amis, mes parens, mais on me donne une commission pour vous, madame, et je n’ai qu’un demi-quart d’heure à moi. Mon oncle, sachant que M. de Salgas[1] doit venir enfin chercher sa femme[2], voudrait que vous vinssiez avec lui. Vous trouveriez, dit-il, une famille toute disposée à vous aimer, à vous admirer, et, ce qui vaut mieux, le plus beau pays du monde. Mon manoir de Beausoleil est bien petit, mais, si vous venez avec M. de Salgas, je vous demande la préférence sur mon oncle et sur sa résidence plus comfortable ; je le lui ai déjà déclaré. Ce n’est qu’une petite course, et, si vous voulez m’admettre pour votre chevalier errant, nous retournerons ensemble à Colombier. »

    poitrine, l’autre sur la hanche ; je me tiens bien droit, et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j’écoute, et jusqu’à ce moment je n’envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l’air de ne pas s’aimer beaucoup. Cependant le jeu et l’or que je vois rouler me causent quelque émotion. Je voudrais en gagner pour mille besoins que l’on traite de fantaisies. À propos d’or, j’ai bien ménagé les deux louis que vous m’avez envoyés l’année dernière, ils ont duré jusqu’à la foire passée ; à présent, il ne me manque qu’un froc et de la barbe pour être du troupeau de saint François ; je ne trouve pas qu’il y ait grand mal : j’ai moins de besoins depuis que je n’ai plus d’argent. J’attends le jour des Rois avec impatience. On commencera à danser chez le prince ministre tous les vendredis. Malgré tous les plaisirs que je me propose, je préférerais de passer quelques momens avec vous, ma chère grand’mère : ce plaisir-là va au cœur, il me rend heureux, il m’est utile. Les autres ne passent pas les yeux ni les oreilles, et ils laissent un vide que je n’éprouve pas lorsque j’ai été avec vous. Je ne sais pas quand je jouirai de ce bonheur ; mes occupations vont si bien, qu’on craint de les interrompre. M. Duplessis vous assure de ses respects ; il aura l’honneur de vous écrire. Adieu, ma chère, bonne et excellentissime grand’mère ; vous êtes l’objet continuel de mes prières. Je n’ai d’autre bénédiction à demander à Dieu que votre conservation. Aimez-moi toujours, et faites-m’en donner l’assurance. » — On se demande involontairement, après avoir lu une telle lettre, s’il est bien possible qu’elle soit d’un enfant de douze ans. Quoi qu’on puisse dire, elle ne fait, pour le ton et pour le tour d’esprit, que devancer les nôtres, qui semblent venir exprès pour la confirmer.

  1. Le baron de Salgas, gentilhomme protestant de la maison de Pelet, dont les ancêtres avaient quitté la France à la révocation de l’édit de Nantes ; il avait passé des années à la cour d’Angleterre en qualité de gouverneur d’un des jeunes princes de la maison de Hanovre. Retiré à Rolle dans le pays de Vaud, il y vivait étroitement lié avec M. de Charrière.
  2. La femme de M. de Constant, la générale de Constant, comme on disait.