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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/207

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concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l’étude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu’un autre à mon âge, riche d’ailleurs, très riche pour ce pays-là, voilà bien des avantages.

« Peu m’importe quelle des deux propositions il voudra choisir, mais l’une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme, j’aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.

« Je pars dans l’instant pour Londres ; j’y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j’ai prêté beaucoup d’argent en Suisse, et qui, j’espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j’irai voir le banc de mistriss Calista à Bath [1]. Aimez-moi malgré mes folies ; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation : moi, je m’en amuse comme si c’était celle d’un autre [2]. Je ris pendant des heures de cette complication d’extravagances, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas, « Ah ! James Boswell <ref> Mme de Charrière, enthousiaste de Paoli, avait engagé Benjamin Constant à traduire de l’anglais l’ouvrage de James Boswell, intitulé : An Account of Corsica, and Memoirs of Pascal Paoli, qui eut une très grande vogue vers 1768. La traduction fut entreprise, puis abandonnée, comme tant d’autres choses, par l’inconstant (c’est ainsi qu’on désignait notre Benjamin dans la société de Lausanne). </<ref> ! » mais, «Ah ! Benjamin, Benjamin Constant ! » Ma famille me gronderait bien d’avoir oublié le de et le Rebecque ; mais je les vendrais à présent three pence a piece. Adieu, madame.

Constant. »

« P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J’espère que

  1. C’est une allusion à un passage du meilleur des romans de Mme de Charrière, Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne : «Un jour, j’étais assis sur un des bancs de la promenade ; ... une femme que je me souvins d’avoir déjà vue vint s’asseoir à l’autre extrémité du même banc. Nous restâmes long-temps sans rien dire, etc. »
  2. Tout Benjamin Constant est déjà là : se dédoubler ainsi et avoir une moitié de soi-même qui se moque de l’autre. Cette moitié moqueuse finira par être l’homme tout entier. Le refrain habituel de Benjamin Constant, dans toutes les circonstances petites ou grandes de la vie, était : « Je suis furieux, j’enrage, mais ça m’est bien égal. » Nous surprenons ici la disposition fatale dans son germe déjà éclos.