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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/196

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tradition et de nécessité qu’elle ne saurait non plus abdiquer ; de son côté, la Russie a ses vues, que chacun connaît. La France aura-t-elle aussi une politique à Athènes ? Là est la question, et bien hardi serait celui qui oserait la résoudre par l’affirmative dans les circonstances actuelles.

Une grande agitation règne en Italie. Les voyageurs qui reviennent du royaume de Naples et des Légations s’accordent unanimement pour déclarer que jamais la fermentation n’a été aussi vive et l’état du pays plus alarmant. Aucun résultat sérieux ne sortira néanmoins de ces mouvemens partiels, tant que l’intervention autrichienne ne rencontrera pas d’obstacles, et qu’elle sera acceptée par la France comme la conséquence immédiate de tout mouvement révolutionnaire dans les états romains ou le duché de Modène. La France est plus que jamais le pivot du système européen, quelques efforts qu’on ait faits à l’envi pour lui enlever cette situation formidable. Un simple changement dans son attitude, et c’en est fait de la paix du monde. Cette paix ne fut peut-être jamais moins assurée qu’en ce moment, quelque confiance qu’affectent les banquiers et les cabinets, quelque souci qu’on prenne pour faire prévaloir les intérêts matériels sur les intérêts de l’ordre moral et politique. Qui oserait garantir pour un temps bien éloigné le maintien des relations actuelles de l’Angleterre et de la France ? Qui ne comprend à quels périls est exposé le royaume-uni dans son propre sein et par-delà l’Atlantique ? Comment ne pas voir que la crise orientale se précipite vers un dénouement, qu’elle se compliquera nécessairement un jour, et des agitations croissantes des peuples slaves, et des convulsions de cette Pologne, qui ne mourra pas dans ses tortures ? L’Italie est, de l’aveu de tous, une mine chargée de poudre, de la frontière des Alpes à l’extrémité de la Sicile. La péninsule ibérique, engagée dans une sorte d’enfer du Dante, parcourt un de ces cercles sanglans au-delà duquel l’œil entrevoit confusément des cercles sans espoir et sans fin. La France seule arrête, dans le monde entier, par son attitude inviolablement pacifique, le cours naturel des évènemens : elle semble suspendre et enrayer la marche même de l’histoire. Les hommes et les choses que nous voyons sont-ils taillés pour suffire long-temps encore à ce rôle ? La politique du cabinet acquiert-elle de nouvelles forces ? est-elle aussi acceptée dans la nation que dans les chambres ? A-t-elle poussé des racines assez profondes pour permettre à l’Europe de ne plus songer désormais qu’à négocier des actions de chemins de fer ? Nos vœux sont, sur ce point, beaucoup moins problématiques que les faits eux-mêmes.


Un de nos amis, un des collaborateurs les plus sérieux que comptait la Revue, vient de nous être soudainement enlevé. M. Adolphe Lébre, dont on avait remarqué les solides et brillans travaux sur la philosophie