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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/183

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indépendantes de la volonté du chanteur avaient empêché cet hiver la mise en scène au Théâtre-Italien de l’ouvrage de Donizetti, et ce n’a pas été un des moindres avantages de cette soirée, intéressante à tant de titres, de nous montrer Ronconi dans une scène que l’Italie entière proclame la plus belle de son répertoire. Citons encore, pour effleurer le détail, une très brillante cavatine d’Alary, merveilleusement enlevée (c’est le mot) par Mme la comtesse Merlin.

Ce concert fera époque, et nous ne pensons pas nous compromettre en avançant qu’il n’y a qu’une maison à Paris où l’on puisse entendre de semblable musique. On croit trop généralement dans le monde que la bonne musique est un de ces luxes faciles à se procurer. Assurément rien n’est plus facile que d’avoir chez soi des chanteurs illustres et des virtuoses en renom : pour peu qu’on veuille jeter l’or et s’en donner la peine, on aura vite un programme où brilleront les noms les mieux recommandés ; mais franchement cela peut-il s’appeler faire de la musique ? Oui peut-être pour un public d’Anglais, non s’il s’agit d’un auditoire éprouvé et qui se pique de dilettantisme. Là encore, comme dans les plus simples choses de la vie, il y a le secret de bien faire, le goût, l’art si l’on veut. Ces chanteurs qui figuraient au concert de Mme Merlin, on les a rencontrés partout dans le monde cet hiver, mais toujours plus ou moins égaux à eux-mêmes, et sans qu’on songeât à distinguer leur inspiration d’aujourd’hui de celle d’hier. Comment nier l’influence de certains lieux privilégiés ? Ce salon où la Malibran et la Sontag ont chanté pour la première fois ensemble l’immortel duo de Tancredi, ce salon où Rossini et Bellini ont passé, renferme des souvenirs irrésistibles. L’enthousiasme du chanteur grandit au sein de cette atmosphère musicale ; il sent d’avance qu’il sera compris, qu’il aura, pour l’apprécier et pour l’entraîner au besoin, une âme intelligente, prompte à saisir au vol chaque intention, chaque nuance, chaque trait, et sachant mieux que personne communiquer à tous l’étincelle électrique de ses impressions. De là cet ensemble parfait, cette communauté sympathique entre l’auditoire et les exécutans. Partout ailleurs le chanteur ne donne que sa voix, là il livre son âme. De pareils concerts, s’ils pouvaient se renouveler souvent, exerceraient une influence dont l’art musical n’aurait qu’à se féliciter. En épurant le goût, en habituant l’oreille des gens du monde à des beautés d’un ordre supérieur, on rendrait à la longue impossibles ces programmes dérisoires qui menacent d’envahir tous les salons. La musique ainsi comprise, ainsi exécutée, en élevant les sensations des uns, décourage le faux dilettantisme des autres. Le moyen en effet, au sortir d’une fête musicale de ce genre, d’inviter les gens à venir entendre chez soi Mlle Puget ou M. Meccati !


H. W.