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on ne le saurait. L’auteur choisit pour motif cet axiome du fabuliste, que la fortune vient en dormant, et il poursuit sa thèse à travers toute sorte de combinaisons qui, pour la nouveauté, rappellent assez bien l’ancienne comédie de la foire. Un vieux tuteur prévaricateur, Cassandre si vous voulez, après s’être emparé des biens de sa pupille, imagine de la faire passer pour morte. Heureusement Colombine porte à son cou cette fameuse croix d’or qui, de Jodelle à M. Bayard, a servi à tant de dénouemens de drames et de tragédies, d’opéras comiques et de ballets. Un charlatan improvisateur, à qui un malade révèle la chose in articulo mortis, se met en quête de l’enfant abandonné, le retrouve et finit par l’enrichir aux dépens du vieil avare, et même aux siens, car, en recouvrant sa fortune, Colombine n’a rien de plus pressé que d’aller la déposer au coin de la borne où dort au soleil son lazzarone.

On dira que tout ceci ne brille point par l’invention, que ces personnages entrent et sortent, vont et viennent, sans qu’on s’explique trop pourquoi, qu’il règne sur cette action, du commencement à la fin, une monotonie, un décousu, dont on ne se fait pas d’idée ; mais Mme Stoltz a la jambe si fine, et si svelte l’encolure ! l’habile cantatrice est si parfaitement bien sous son double costume de Mazaniello et de dragon napolitain ! car il faut qu’on sache que Beppo, dans un mouvement de désespoir amoureux, s’engage un peu à l’exemple de ce paysan du Philtre, et reparaît bientôt, casque en tête, sabre traînant, et de plus entre deux vins, pour ne pas mentir au précepte de Figaro. De bonne foi, peut-on en demander davantage ? Un opéra où Mme Stoltz mange du macaroni sur la scène, danse un pas au second acte, et quitte le caleçon du lazzarone pour la culotte de peau d’un dragon de la garde en goguette, un pareil opéra n’est-il point la perfection du genre ? J’ai dit que Mme Stoltz dansait, oui, une vraie saltarelle, les jambes en avant, le corps renversé en arrière, avec accompagnement de castagnettes, et, l’avouerons-nous aussi ? de sifflets ; car le public, ennuyé à la longue de toutes ces minauderies d’enfant gâté, a fini par perdre patience, et peu s’en est fallu que la représentation, déjà fort compromise, ne subît à ce moment un échec des plus graves. Où veut-on en venir avec un semblable système. Il y avait dans les traditions du vieil Opéra-Comique certains jours consacrés aux travestissemens, espèces de saturnales où les femmes remplissaient les rôles d’hommes dans les pièces du répertoire ; vous trouverez encore à l’orchestre de Favart d’honnêtes amateurs, dilettanti retardataires, qui vous parleront sérieusement des Maris Garçons et des Rendez-vous bourgeois, représentés de la sorte il y a quelque cinquante ans. Veut-on par hasard introduire à l’Académie royale de Musique ces habitudes de carnaval, qu’on laisse ainsi la confusion se mettre dans les genres, et les cantatrices empiéter sur le terrain des danseuses ? De semblables spéculations indiquent plus qu’on ne croit la décadence d’un théâtre. Quand vous aurez fait danser une cantatrice ou chanter une danseuse, en admettant que la tentative réussisse, où vous mènera-t-elle ? La curiosité d’un public désœuvré, un moment