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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/166

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paquets dans un morceau de calicot ; le père et la mère, ne pouvant plus se montrer, ne sortaient plus de la chambre froide ou de la cave humide qui leur servait de refuge. Dans cette situation, les uns se résignaient, et allaient disant : « Il n’y a rien à faire ; l’Angleterre est une nation à son déclin [1].» D’autres, pensant qu’il ne pouvait leur arriver pire, appelaient un changement, quel qu’il fût, et n’auraient pas regardé aux moyens. Quatre hommes étaient entrés dans la boutique d’un libraire d’un air menaçant : « Que voulez-vous ? demanda le maître. — Nous mourons de faim. — Pourquoi sollicitez-vous ainsi la charité par troupes ? — Pour arracher à la crainte ce que nous n’obtiendrions pas de la volonté. — Pourquoi ne tenez-vous pas des réunions publiques pour faire connaître votre détresse ? — Si vous voulez vous placer à notre tête, nous vous suivrons partout où vous nous conduirez, quand il faudrait brûler ou saccager les projetés. »

On peut le dire à l’honneur de l’espèce humaine, lorsque les peuples souffrent, la résignation est leur première pensée, la révolte ne vient qu’après. Au mois de juillet 1841, les tisserands sans emploi s’étaient réunis à Manchester, et ils avaient publié l’adresse qui suit :


AUX MARCHANDS, AUX MANUFACTURIERS ET AUX PROPRIETAIRES (gentry) DE MANCHESTER ET DES ENVIRONS,

« Messieurs,

« La crise qui existe dans les districts manufacturiers pèse lourdement sur les classes laborieuses de la société, et plus particulièrement sur l’infortuné tisserand, dont le misérable salaire, même lorsqu’il est constamment occupé, suffit à peine pour lui procurer les choses les plus nécessaires à la vie, condition qu’attestent d’une manière si évidente la pauvreté de ses vêtemens et la faiblesse famélique de sa complexion. Comment se peut-il faire, messieurs, que dans un temps comme celui-ci, le tisserand ne trouve pas d’emploi, et que sa femme et ses enfans affamés lui demandant du pain, il n’en ait pas à leur donner ? Au milieu de cette détresse, que peut-il faire, que doit-il faire ? Il n’enfreint aucune loi, il ne commet aucun désordre ; mais il s’assied dans une contemplation silencieuse, couvant ses malheurs,

  1. Les ouvriers de Stockport avaient le même sentiment. On lit dans le rapport de la commission : « Le cri universel parmi eux est que l’Angleterre est une contrée en décadence, et que toutes les colonies seront des contrées ascendantes pendant quelque temps. Ils disent que l’industrie quitte l’Angleterre, et que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, ni quant au taux des salaires, ni quant à la facilité d’obtenir du travail. »