Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/156

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ces populations, qui vivent uniquement des fruits du sol. Cependant, comme il faut, bon an, mal an, cultiver la terre, et que la charrue ne chôme point, les laboureurs ne restent jamais absolument sans ressources ; une année de disette est pour eux une année de privations, mais voilà tout. Dans l’industrie manufacturière, les crises ont de plus graves conséquences ; on va voir pourquoi.

Lorsque la manufacture est encore à l’état domestique, que les travailleurs vivent dispersés, et que leur existence se partage entre des occupations de diverse nature, le travail se distribue et se fait très irrégulièrement ; mais l’ouvrier, le maître et la société tout entière souffrent peu de cette irrégularité : le maître, parce que, menant ses affaires avec un faible capital, il n’a pas à supporter des pertes d’intérêt ; l’ouvrier, parce que, la navette ou le rouet s’arrêtant, il reprend la pioche ou la charrue ; la société, parce que, le déclassement des travailleurs s’opérant par individualités et non par masses, elle peut plus facilement venir à leur secours ou bien ouvrir à leur activité une autre issue. Mais quand l’industrie manufacturière, grâce à l’accroissement des capitaux et au progrès des inventions mécaniques, construit des bâtimens immenses, y entasse les machines par milliers, enrégimente par troupes les hommes, les femmes et les enfans ; quand un seul capitaliste fait souvent mouvoir tout cet engrenage, alors l’effet inverse se produit. Le travail se régularise, il devient quotidien, et, comme pour rattraper le temps consacré au repos du dimanche, il prend chaque jour au-delà de ce que les forces humaines peuvent raisonnablement donner. Par cela seul que le travail des manufactures est régulier, et que, dans les temps de calme, il ne laisse pas perdre un jour aux ouvriers, leur salaire doit rarement excéder les besoins habituels de la vie ; ajoutez que ceux-ci, accoutumés à compter sur la constance de leur emploi, ne songent pas à faire des épargnes, et que ce marché qui reste toujours ouvert semble être pour eux un encouragement à la prodigalité.

Les proportions et la vigueur de l’industrie manufacturière lui permettent de résister aux crises qui frappent de temps en temps le commerce d’un pays, lorsque ces accidens n’ont pas une longue durée. Les filateurs du Lancashire, en particulier, font tête à l’orage avec une résolution que l’on ne saurait trop admirer, mais qui leur est aussi commandée par leur intérêt bien entendu. C’est ce que M. H. Ashworth a démontré avec la dernière évidence dans un essai [1] que la société de

  1. Statistics of the present dépression of trade at Bolton, april 1842.