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existait il y a vingt-cinq ans dans certaines industries. « Dans nos villes, dit une des personnes interrogées par le comité d’enquête sur la bonneterie, les paiemens en argent étaient devenus si rares, que plusieurs de mes voisins ont dû payer en marchandises l’achat d’autres marchandises ; par exemple, ils ont payé en sucre les drogues qu’ils achetaient chez le pharmacien et les étoffes qu’ils achetaient chez le marchand de drap. En général, pour tout paiement, on était contraint de négocier perpétuellement des échanges. Je sais de bonne source qu’une personne a été obligée de payer une demi-livre de sucre, plus un penny, pour se faire arracher une dent. Un de mes voisins m’a même dit que le fossoyeur avait reçu son paiement en sucre et en thé pour avoir creusé une fosse ; et comme je savais, avant de venir à Londres, que je serais interrogé sur ce sujet, j’ai prié ce voisin de demander au fossoyeur si le fait était vrai. Celui-ci hésita pendant quelque temps, craignant de nuire à la personne qui l’avait payé ; enfin il dit : « J’ai reçu plusieurs fois mon paiement de cette manière ; je sais que plusieurs de mes camarades ont été payés de même dans d’autres villes. » Le système porté à ce point d’exagération ramenait les hommes à l’enfance de la société ; il n’y avait plus de moyen universel d’échange, la monnaie était supprimée, et les villes manufacturières de la Grande-Bretagne, au milieu des merveilles de l’industrie, descendaient au-dessous de la civilisation propre aux peuplades sauvages, qui reconnaissent du moins dans le commerce, à défaut d’argent, quelque grossière unité de la valeur.

Le système de troc semble inhérent à la manufacture rurale. Quel est le moyen d’empêcher qu’il n’en résulte pas pour l’ouvrier une véritable oppression dans les temps où la misère le livre sans défense à la cupidité du fabricant ? Sir John Graham et sir Robert Peel, le gouvernement du pays en un mot, ne conçoivent d’autre frein à ces indignes procédés que la libre concurrence, qui est aujourd’hui la loi du monde industriel. Mais la libre concurrence existe en Angleterre depuis plus d’un demi-siècle, et si elle n’a pas prévenu jusqu’ici les excès dont on se plaint, je ne vois pas comment elle pourrait être plus efficace à l’avenir. Tant que la population débordera les moyens de travail, il y aura toujours des ouvriers prêts à accepter les conditions des maîtres, quelque dur que soit ce traité.

M. Babbage donne pour correctif à l’avidité des maîtres l’association des ouvriers. « Quand un grand nombre d’ouvriers, dit cet auteur, se trouve fixé sur le même point, il serait bien à désirer qu’ils