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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/151

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libéralité, et d’exiger par exemple que chaque ouvrier versât une certaine somme à la caisse d’épargne, afin de s’assurer une pension viagère pour ses vieux jours.

J’ai la ferme conviction que le premier fabricant qui aura le courage d’appeler ceux qu’il emploie au partage de son gain annuel ne fera pas en résultat un sacrifice. Il est clair que cette concession attirera auprès de lui les meilleurs ouvriers, que le travail s’accomplira avec plus de soin et de zèle, et que ses produits gagneront en quantité ainsi qu’en qualité. Il s’établira de cette manière entre les ouvriers et les maîtres une solidarité étroite, à l’épreuve du temps et des circonstances. Ceux qui auront partagé la bonne fortune de la maison s’associeront plus volontiers à ses revers, et le poids des mauvais jours s’allégera lorsque chacun en voudra prendre sa part. Les coalitions cesseront du côté des maîtres comme du côté des ouvriers, car elles n’auront plus d’objet. La cheminée de la manufacture deviendra comme le clocher de la nouvelle communauté, et les bohémiens de la civilisation industrielle auront enfin une patrie.

Le partage des bénéfices entre le maître et les ouvriers mettrait fin aux abus du système de troc ou d’échange (truck-system, cottage-system), au moyen duquel des manufacturiers peu scrupuleux réduisent indirectement le taux des salaires, et contre lequel le parlement britannique a fulminé en vain jusqu’à trente-sept statuts. Dans ce système, le fabricant se constitue le fournisseur général de tous les objets dont les ouvriers peuvent avoir besoin, et il paie leur travail en marchandises au lieu de le payer en argent, ou bien il les amène, tantôt par un accord réciproque, tantôt en abusant de son influence ou de son autorité, à dépenser leur salaire en tout ou en partie dans les boutiques qu’il a établies. Sans doute, si le manufacturier n’avait pas d’autre but que de procurer à ses ouvriers des marchandises de bonne qualité et à bas prix, un tel arrangement leur serait très avantageux. Il y a plus, la position d’une usine située loin des villes et des marchés peut rendre cette combinaison nécessaire ; il peut entrer dans les devoirs du fabricant de fournir à la population groupée autour de lui le logement, les alimens et les vêtemens qu’elle ne trouverait pas ailleurs. C’est la nature des choses qui a donné naissance au système ; mais il n’y en a pas dont il soit plus facile d’abuser. Dans les crises commerciales, le maître éprouve une tentation trop vive de réduire le prix réel des salaires, dont il laisse subsister le prix nominal, en augmentant la valeur, ou, ce qui revient au même, en