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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/121

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disait alors qu’elle n’était qu’un pauvre poète qu’on n’avait pas le droit d’interroger sur ses sentimens et ses croyances ; qu’elle n’était ni Bossuet ni Montesquieu, et qu’on devait la laisser tranquille. Plus tard, elle a cessé d’opposer ces fins de non-recevoir à la critique ; elle s’est occupée ouvertement des plus graves questions. Elle a eu raison de changer ainsi de conduite et de langage, car autrement on eût pu lui dire : Si vous êtes le petit George, pourquoi ambitionnez-vous de réformer le monde ? ou, si vous avez cette ambition, consentez à être responsable de vos idées et de vos croyances.

Recueillir sa pensée, la concentrer, la mûrir, contrôler avec vigilance ses observations et ses jugemens, sont des actes de l’esprit qui demandent de la force et de l’empire sur soi-même. Ils étaient pour Mme Sand d’autant plus difficiles à accomplir, qu’elle avait plus de verve et de facilité. Pourquoi étudier, pourquoi réfléchir, quand on peut si rapidement couvrir avec de brillantes divagations de nombreuses feuilles de papier ? Écrivons, moquons-nous des pédans. Le lecteur est trop heureux que nous voulions bien lui jeter au nez nos impressions, quelles qu’elles soient, les plus fugitives ou les plus contradictoires. Nos ennuis, nos voyages, nos distractions, nos plaisirs, nos douleurs, nos fantaisies, des idées à peine entrevues, des théories adoptées sans examen, nous répandrons tout cela pêle-mêle sur le grand chemin de la publicité.

Mais plus tard le lecteur voudra revoir ce qui l’avait d’abord étonné et séduit. Quel changement ! Maintes choses qui avaient paru splendides ont pâli, ou bien leur éclat menteur se fait reconnaître. Par un triste contraste, les défauts semblent saillans et grossiers. Être relu, voilà pour un écrivain la véritable épreuve. C’est la gloire des grands maîtres d’en sortir sans cesse victorieux et plus admirés. Ils ont mis dans leurs œuvres la plus pure substance d’eux-mêmes. Ils se sont donné le temps de choisir parmi leurs idées, parmi leurs conceptions, les plus fortes, les plus fécondes, et, entre leurs sentimens, les meilleurs. Quand nous les lisons, leur âme répond à la nôtre, dans ce que la nature humaine a de plus élevé, d’impérissable : morts illustres, morts chéris, qui semblent plus vivans à mesure que les siècles et les années s’accumulent entre eux et nous. Comment le style d’un écrivain aura-t-il une consistance et des qualités qui en rendent la beauté durable, sans un travail courageux de la pensée améliorant sans relâche le fond et la forme ? Il faut que le temps mûrisse les choses dans le cerveau de l’écrivain ; puis le goût les choisit, la réflexion les coordonne, l’imagination les dessine et les colore. En relisant Mme Sand, surtout