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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/118

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cercles du Rhin se peuplèrent d’illuminés. Dans ces associations, il y avait des têtes frivoles, des cerveaux faibles, plus d’un traître, et quelques hommes sincères, qui, malgré leur bonne foi, jouaient un rôle subalterne, s’agitaient dans des efforts impuissans. La force n’était plus dans les trames secrètes, elle s’épanouissait, elle mûrissait au grand jour. Il n’était plus nécessaire que le génie de l’innovation conspirât dans l’ombre, puisqu’il multipliait ouvertement ses complices sur les trônes, dans les cours, dans les salons, dans les académies, dans les écoles. Confondre le succès des idées nouvelles avec les destinées de la maçonnerie est une conception fausse qui, dans le domaine de l’art, devait être stérile. Les effets de mélodrame prodigués par Mme Sand dans la Comtesse de Rudolstadt, cette peu divertissante série d’initiations, d’épreuves, de surprises, d’apparitions, toutes ces scènes maçonniques forment un contraste puéril avec un monde, avec une société où l’on entend les éclats de rire dont retentissent les sou- pers de Frédéric, où l’on aperçoit le boudoir de Mme de Pompadour.

Au surplus, il est juste de reconnaître que, dans les intentions de Mme Sand, cette mise en scène avait un but philosophique. Elle voulait rendre frappantes et populaires les idées que ses maîtres et ses amis désirent propager. Le mariage nouveau et solennel de Consuelo avec Albert, qu’elle retrouve sous le masque de l’invisible Liverani, devait offrir le spectacle d’une rupture éclatante avec le vieux monde et ses principes. Nous assistons, en effet, aux rites du nouveau culte. Nous voyons les spectateurs de l’union de Consuelo Porporina avec Albert Podiebrad ne pas rester indifférens au lien moral qui se contracte devant eux, mais étendre les bras sur les époux pour les bénir, puis se prendre tous ensemble par les mains et former autour d’eux une chaîne d’amour fraternel et d’association religieuse. Apparemment c’est une danse symbolique. Écoutons, du reste, la sibylle Wanda, qui prend la parole et donne cours à son enthousiasme. Elle recommande aux ministres du nouveau culte de ne pas intervenir, comme des prêtres catholiques, comme des magistrats du vieux monde, dans l’exécution du serment que se font les époux. Elle veut que le sacrement soit une permission religieuse, une exhortation à la perpétuité de l’engagement ; mais elle défend qu’il soit un commandement, une obligation, une loi. « N’inscrivez pas le serment sur un livre de mort, pour le rappeler aux Epoux par la terreur et la contrainte ; laissez Dieu en être le gardien. » On a vu des réformateurs chercher à substituer à des règles anciennes des règles nouvelles. Ici l’esprit novateur montre d’autres prétentions ; il ne veut aucune loi. Les époux devront être fidèles l’un à l’autre,