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brusquement. Plus tard elle voudra y revenir ; mais le charme est rompu, le talisman est brisé, et cette maladroite imitation des scènes romanesques de l’auteur du Confessionnal des Pénitens noirs demeure sans attraits pour le lecteur, sans effet possible sur son imagination.

Nous croyons que Mme Sand elle-même a fini par s’ennuyer au château des Géans, car nous la voyons se remettre à courir la campagne avec son héroïne. Consuelo, après s’être guérie d’une fièvre cérébrale que lui avaient causée les transports bizarres et les hallucinations d’Albert de Rudolstadt, après avoir entendu Albert lui faire des leçons historiques sur les Taborites, les Orébites, jouer du violon et disserter sur Satan, reprend sa course à travers l’Europe avec d’autant plus d’ardeur qu’elle veut fuir Anzoleto, le beau Vénitien, qui, lui aussi, arrive un jour, on ne sait comment, dans le château des Géans. Voici maintenant un voyage d’artiste avec des digressions sur la musique ; puis nous entrons dans Vienne, et Consuelo se trouve en face de l’impératrice Marie-Thérèse.

Mettre aux prises la chanteuse et l’impératrice pour abaisser Marie-Thérèse devant Consuelo a paru à Mme Sand une idée hardie et poétique : elle s’est trompée ; l’idée est vulgaire et peu juste. C’est se faire le complice de l’orgueil ridicule de certains artistes et de certains musiciens. Le poète ne doit pas aduler les puissances de la terre, mais il ne faut pas non plus qu’il les dégrade pour élever au-dessus d’elles les rois et les reines de théâtre ; il n’y a là ni indépendance d’esprit ni grandeur dans l’imagination. Malheureusement, chez Mme Sand, la haine des noms illustres de l’histoire et de la politique va maintenant jusqu’à la manie. Avant de paraître devant Marie-Thérèse, Consuelo avait rencontré dans un des salons de Vienne le prince de Kaunitz. « Ce n’est point là l’idée, dit-elle à son maître Porpora, que je me faisais d’un homme d’état. — C’est que tu ne vois pas comment marchent les états, lui répond le maestro. Si tu le voyais, tu trouverais fort surprenant que les hommes d’état fussent autre chose que de vieilles commères. » Quelques jours après, Consuelo dit à son maître : « Souvenez-vous de ce que nous avons dit du grand ministre Kaunitz en sortant de chez la margrave ; eh bien ! je vous dis maintenant : Sa majesté l’impératrice reine de Hongrie est aussi une commère. » Voilà comment aujourd’hui Mme Sand entend peindre les personnages de l’histoire, les cours et le monde. Nous verrons bien autre chose quand Consuelo aura quitté Vienne pour Berlin : ce sera le tour du grand Frédéric et de Voltaire. Ils se tireront des mains de Mme Sand comme ils pourront.