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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1120

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REVUE DES DEUX MONDES.

Gioberti. Nous apprenons aujourd’hui, non sans quelque surprise, l’entière conversion de M. Gioberti au libéralisme et à l’amour de la France. Le fait est si étrange, que nous aurions pu en douter, si M. Gioberti ne prenait la peine de nous l’annoncer lui-même par une brochure de quarante pages. Il est donc vrai, nous avons enlevé aux jésuites un défenseur, à l’Univers religieux un collaborateur, aux princes italiens un apologiste, au saint-siège un enthousiaste. On avait trouvé étrange que, dans ses livres, M. Gioberti appelât les Français des barbares, les corrupteurs de l’Europe, des demi-hommes, un peuple de femmes et d’enfans, et qu’il voulût nous soumettre à la cour de Rome et au jugement exquis de l’index. M. Gioberti déclare dans sa brochure que nous sommes un grand peuple, et s’étonne qu’on ait pu douter de son amour pour la France. Jamais il ne s’est moqué de la philosophie, de la littérature, de la langue françaises, ni de l’église gallicane : il n’a pas non plus attaqué la liberté de la presse en France, en Angleterre, aux États-Unis. Il semble avoir oublié ce qu’il écrivait dans le premier, dans le dixième volume de ses œuvres, et en mille endroits. On avait accusé M. Gioberti de descendre dans la polémique à des personnalités blessantes, et, pour nous prouver sa politesse habituelle, il nous assure que ce qu’on a dit des violences de sa plume n’est qu’un tissu de fables et d’impostures, écrit en style de Marat, par un homme qui a écrasé sa mère. On avait relevé les contradictions de M. Gioberti, qui, exilé de Turin comme libéral, se montrait à Bruxelles ultramontain fougueux et faisait l’éloge du roi Charles-Albert. M. Gioberti déclare gravement qu’il n’est ni révolutionnaire ni ennemi de la liberté. Hier il nous apprenait, dans la préface du Buono, que ses ennemis les plus acharnes étaient ses compatriotes, qui affirmaient qu’il avait vendu sa plume, ou qu’il était prêt à la vendre. Aujourd’hui il est estimé ; tous ceux qui l’ont connu rendent justice à la sociabilité, à la retenue, à la modération de son caractère. Enfin, pour signaler une contradiction dernière, autrefois M. Gioberti s’emportait contre les souillures et les ignobles outrages de cette Revue ; aujourd’hui, cet ecclésiastique nous demande la réimpression, dans notre estimable journal, de la verbeuse brochure où il oppose à des remarques sur ses livres l’éloge de sa vie privée. Mais nous ne suivrons pas l’abbé turinois sur un terrain qui n’est pas celui de la critique. Ses livres seuls, et non sa personne, ont été mis en question. S’il a dénoncé les erreurs d’une école philosophique, c’est dans ses écrits ; s’il a calomnié, injurié, c’est encore dans ses écrits et même dans la brochure qu’il nous adresse, et dont les premières lignes sont matériellement inexactes et diffamatoires ; s’il a offert son alliance, à M. Rosmini, c’est dans sa Théorie du Surnaturel, en lui proposant un rapprochement avec une courtoise dissimulation, comme il l’a dit depuis. Que M. Gioberti accepte donc notre jugement, et qu’il renonce à ce qu’on parle ici de son caractère : nous n’avons voulu signaler que les erreurs et les contradictions de l’écrivain. Libre à lui, d’ailleurs, de trouver notre impartialité un peu rude ; mais à des barbares il n’en faut pas demander plus.


V. de Mars.