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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1115

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signal pour se rallier à une marine du premier ordre qui leur donnerait une valeur combinée, une puissance fédératrice. Lorsqu’elles croiront rencontrer chez nous ce point d’appui, elles viendront ranger leur pavillon à l’ombre du nôtre, jalouses de venger enfin ces avanies de détail qu’on ne leur a jamais épargnées, et de fonder, à l’aide d’une association, ce respect des faibles qu’elles n’ont jamais pu faire prévaloir dans leur isolement. Une semblable coalition pourrait embrasser l’Europe et l’Amérique, afin qu’une fois au moins dans le cours des siècles, il fût décidé si la mer est l’apanage exclusif d’une nation ou la propriété de toutes [1]

Oui, il faut songer à cette alliance, il faut y croire : c’est l’intérêt commun de toutes les marines du monde, sauf une seule, et à force de le redire, cette conviction pénétrera peu à peu dans les esprits. Toutefois, autant il y aurait d’inhabileté à ne pas ménager cette fusion, autant il y aurait d’imprudence à la considérer comme une ressource certaine, comme un appui qui ne peut nous manquer. C’est une éventualité heureuse, désirable, mais seulement une éventualité. Si l’intérêt maritime nous réunit à quelques puissances, d’autres intérêts nous en séparent. Vis-à-vis de la Hollande, de l’Autriche et de la Russie, c’est une question de principes ; vis-à-vis de l’Union américaine, c’est l’habitude, systématique de sa part, d’agir seule et pour ses propres griefs. Il ne resterait dès-lors que les petits états italiens et l’Espagne, qui n’auraient ni la force, ni la volonté d’embrasser notre querelle, et ne nous apporteraient qu’un concours insignifiant. De toutes les manières, il y a dans cette combinaison quelque chose d’incertain et de fragile qui ne permet pas de s’y reposer : on ne joue pas la fortune d’un pays sur une hypothèse.

La question des alliances écartée, on en revient à reconnaître que l’ancienne tactique navale et l’emploi des bâtimens à voile, comme instrument essentiel d’attaque et de défense, seront pour nous, comme ils l’ont toujours été, une cause irrémédiable d’infériorité vis-à-vis de l’Angleterre. Le nombre a une puissance que nous ne sommes pas en mesure d’annuler de cette manière. Maintenant nous convient-il d’être encore les chevaleresques combattans de Fontenoy et de faire la partie belle à nos ennemis ? Nous convient-il de les suivre sur le terrain où ils conservent leurs avantages, de nous épuiser en glorieux efforts et d’engager, en cas de rupture, quelques-uns de ces merveilleux combats qui laissent une date dans les âges. ? C’est un de ces moyens extrêmes devant lesquels une nation jalouse de son honneur ne recule jamais, et une protestation que notre brave marine scellerait de son sang. Nos vaisseaux fourniraient plus d’une campagne héroïque, rendraient blessure pour blessure, dommage pour dommage ; seulement il arriverait une heure où nos ressources ne seraient plus au niveau de notre courage, tandis que l’ennemi aurait encore des réserves imposantes d’hommes et de vaisseaux.

Voilà ce que prévoit l’auteur de la Note, et c’est pourquoi il nous conseille d’avoir moins de confiance dans une arme qui plus d’une fois s’est

  1. La Flotte française en 1841, — Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1841. — Voyez aussi, dans le n° du 1er mai 1840, Avenir de notre marine.