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Crécy, où les armes à feu jouèrent un si grand rôle, et pour rester dans une période plus rapprochée de nous, on peut se souvenir de ce qu’était la science de la guerre, il y a un demi-siècle, quand Bonaparte entreprit de la renouveler. Une place forte suffisait pour arrêter une armée ; lorsqu’une campagne avait livré quelques lieues de territoire, les généraux croyaient avoir assez fait, et prenaient leurs cantonnemens. L’hiver suspendait les hostilités ; on attendait pour les recommencer le retour de la belle saison. En outre, la tactique avait des règles précises, délibérées hors du champ de bataille, et imposées aux officiers supérieurs investis du commandement. Où sait que le conseil aulique dirigeait de Vienne les mouvemens des armées qui combattaient sur l’Adige et sur le Rhin, fournissait les plans et contrôlait les opérations militaires. L’inspiration des généraux était enchaînée par cette tactique inflexible qui donnait à toutes les guerres un caractère de lenteur et d’uniformité. Bonaparte se mit sur-le-champ au-dessus de cette routine ; il écarta les vieux erremens, ne prit conseil que de son génie, et battit les impériaux contre toutes les règles. Désormais plus de halte dans le succès ; ni les saisons, ni les places fortes ne furent un obstacle, il marcha droit aux capitales, et frappa l’ennemi au cœur. C’était une révolution dans l’art de la guerre : les Wurmser et les Beaulieu n’y voyaient qu’une faute contre la tactique.

Dans la théorie navale, Nelson se signala par le même mépris des règles ; les grands combats du cap Saint-Vincent, d’Aboukir et de Trafalgar eurent lieu contre les principes qui régnaient alors. Avant le célèbre marin, on regardait comme défectueux le procédé qui consiste à pénétrer par divers points la ligne ennemie, à en isoler les vaisseaux de manière à pouvoir les combattre séparément et les réduire en détail. Rien de plus simple que cette manœuvre, et pourtant nos amiraux laissèrent anéantir trois belles flottes avant de songer à l’imiter ou à l’annuler par une combinaison analogue. Ils professaient un respect si absolu pour l’ordre de bataille consacré par la tradition, qu’ils n’osaient pas en dévier, même à l’aspect d’un désastre imminent, et que leur courage personnel, d’ailleurs incontestable, ne leur suggéra pas le moyen d’opérer une diversion, avec la partie libre de la flotte, au profit de vaisseaux assaillis par des forces supérieures et succombant sous le nombre. De ces deux exemples il faut conclure que changer les anciennes méthodes est dans bien des cas un excellent calcul. C’est en se séparant de la tradition que Bonaparte fut pendant quatorze ans l’arbitre des destinées de l’Europe, et que Nelson assura à l’Angleterre l’empire des mers. Il n’est donc ni sans profit ni sans gloire de se modifier à temps. En y réfléchissant bien, on s’assure que ce moment est venu pour la marine et son action militaire. Quand la voile était l’unique moteur des armées flottantes, on pouvait jusqu’à un certain point comprendre cette tactique empruntée aux siècles chevaleresques, et qui consiste à mettre en présence deux flottes considérables pour une œuvre de destruction. Le plus mal accommodé des deux champions, à la fin de la journée, s’appelle le vaincu, l’autre le vainqueur, et de chaque côté on éprouve le besoin de regagner le port pour se remettre