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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1099

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depuis Cologne jusqu’à Mémel ; il ne se dissimule plus que les états provinciaux ne sont qu’un premier pas vers une grande unité politique qui s’organisera sans lui, s’il ne se met à la tête d’un mouvement tôt ou tard irrésistible. Depuis un an, la fermentation des esprits dans les provinces méridionales et dans la capitale même du royaume donne à ce monarque de sérieuses inquiétudes. La Russie en a très habilement profité pour reprendre à Berlin une position qu’on estimait perdue. Elle domine donc l’Allemagne du nord par la Prusse, comme l’Allemagne du midi par l’Autriche, et l’état des provinces rhénanes ne la sert pas moins efficacement que celui de l’Italie. Les trois complices du crime de 1772 ont d’ailleurs à veiller dans leurs provinces polonaises sur des intérêts communs, et rien ne lie plus étroitement que de tels souvenirs unis à de telles appréhensions. A Constantinople, M. Lecoq, chargé d’affaires prussien, et M. de Stürmer, internonce d’Autriche, n’ont pas d’autres instructions que de suivre les pas du ministre russe et de lui faire cortège. Une seule chose manque donc en ce moment pour reprendre sous des formes différentes, mais dans une pensée analogue, les traditions de Chaumont et l’attitude de 1814, l’adhésion et le concours de l’Angleterre. Si celle-ci était jamais attirée par un intérêt puissant vers l’alliance continentale, l’action politique et militaire de la France serait annulée, on s’en flatte du moins, et la question d’Orient pourrait être résolue selon les bases que chacun pressentait lors de la confusion du traité Brunow. La Russie n’a pas sans doute la prétention et l’espérance de devancer le cours des événemens ; elle ne veut que se mettre en mesure d’en profiter ; elle n’essaiera donc pas de briser directement l’alliance française, mais elle fera comprendre que, si cette combinaison se trouve un jour compromise par l’une ou par l’autre des parties, il reste pour l’Angleterre un jeu plus hardi et non moins sûr, plus conforme à la gloire et aux intérêts du pays, en même temps que plus en harmonie avec les traditions politiques du torisme. Une tutelle en commun de l’Orient, justifiée par l’anarchie chaque jour croissante dans ces malheureuses contrées, l’occupation des provinces transdanubiennes contrebalancée par celle du littoral égyptien et peut-être par la possession de la Syrie, telles seraient les stipulations principales d’une politique dont l’heure n’a pas sonné, mais que de nombreuses éventualités peuvent malheureusement rendre possible. Personne ne se dissimule à Londres le caractère précaire des rapports actuels avec la France, et n’ignore qu’un mouvement électoral de ce côté-ci de la Manche suffirait pour amener la chute d’un système qui ne se maintient depuis trois ans qu’à force d’expédiens et de résignation. Dans un tel état de choses, comment repousser péremptoirement les perspectives nouvelles qui s’ouvrent d’un autre côté ? La presse anglaise, avec son admirable instinct politique, a parfaitement entrevu ceci, et les journaux habituellement hostiles au czar ont pris tout à coup une attitude de réserve et de convenance qu’en pareille circonstance on attendrait vainement de leurs confrères de Paris. Les répugnances personnelles n’ont pas prévalu contre les intérêts nationaux, et l’on n’a pas