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l’enchaîne à un autre pays, nulle affection ne peut troubler dans son cœur celle qu’il doit à la Suède. Tout son passé est un sûr garant de ce qu’on peut attendre de lui dans l’avenir. Chancelier des universités de Lund et d’Upsal, il a toujours témoigné un zèle ardent pour le progrès des lettres et des sciences, et il a montré par les résultats de ses études sérieuses, par ses écrits et ses connaissances variées, qu’il était digne de protéger les écrivains et les savans. Prince royal, il a fait preuve, dans les hautes fonctions que son père lui confiait, d’une rare intelligence et d’un noble caractère. Père de famille, il a donné à toute la cour de Suède l’exemple des vertus domestiques. Son avènement au trône a été salué par d’unanimes acclamations ; les étrangers qui ont eu occasion de le voir et de l’apprécier le comptent au nombre des plus éclairés et des plus honnêtes souverains de l’Europe, et les peuples suédois et norvégien ont mis en lui leur confiance. Soutenu par cette confiance, investi du pouvoir suprême à l’âge de la force et de la maturité, que d’heureux efforts ne peut-il pas tenter en faveur des deux royaumes soumis à son pouvoir ! Mais outre les réformes qu’il doit essayer d’opérer dans les différentes branches de l’administration, il lui reste un grand et solennel devoir à remplir, celui de donner à la péninsule scandinave une digne et ferme attitude en face de la Russie.

On sait quel malheur ce fut pour la Suède de perdre la Finlande. Des cris de douleur et d’indignation s’élevèrent dans tout le pays, quand cette perte fatale fut résolue, et maintenant encore les Suédois ne parlent qu’avec un amer regret de leur ancienne alliée, de leur sœur, comme ils l’appellent. Un grand nombre d’entre eux, en voyant Bernadotte arriver sur les marches du trône, pensaient que l’épée du maréchal de France leur rendrait la contrée conquise par Alexandre ; mais c’était chose impossible, et Charles-Jean ne put pas même y songer. Depuis des siècles, la Russie convoitait cette province ; mainte fois elle y était entrée les armes à la main ; ne pouvant l’asservir, elle l’avait ravagée. Maintenant elle la tenait sous sa domination pour la conserver, elle y eût jeté toutes ses légions de Cosaques et tous ses canons. Charles-Jean demanda la Norvège, et Alexandre souscrivit à ce vœu avec empressement. En livrant ce pays au prince royal de Suède, il s’acquittait de la reconnaissance qu’il lui devait pour la campagne de 1813 ; il dépouillait d’une grande partie de ses états le roi de Danemark, coupable d’être resté si long-temps fidèle à la France, et il enlevait à la Suède, par cette compensation, le droit de réclamer la Finlande.