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contenter de renfermer Napoléon dans les limites de la France, telles qu’elles étaient à l’époque du consulat, assurer, avec des conditions d’indépendance, à Louis le trône de Hollande, à Eugène celui d’Italie, à Murat celui de Naples. Si, après les victoires successives des armées coalisées, il prit un langage plus hautain ; si, dans ses bulletins, ses proclamations de 1813, de 1814, il injurie maintes fois la personne de Napoléon, nous pouvons le dire, ces mêmes bulletins, dont nous possédons la collection entière et que nous avons lus l’un après l’autre avec soin, exprimaient toujours un profond sentiment de respect pour l’honneur et la dignité de la France. Plus tard, lorsque Alexandre, s’arrêtant sur les bords du Rhin, étonné lui-même de se voir si près de la France, le consultait sur ce qu’il devait faire, Charles-Jean lui répétait avec une mâle énergie ce qu’il avait déjà énoncé dans une lointaine prévision à Trachenberg. a Sire, lui disait-il, j’ai dès long-temps acquis une parfaite connaissance des sentimens de la nation française, de son élan et du patriotisme qu’elle est capable de développer dans les crises violentes. A l’époque de mon entrée au ministère, elle méprisait le directoire et désirait son expulsion ; le territoire français était menacé : eh bien ! sire, je n’eus besoin que de parler pour réveiller tous les courages assoupis. La France était épuisée d’argent ; elle désirait la paix, la demandait à grands cris, et j’obtins plus que je n’avais demandé. Toute l’Europe alors aussi était conjurée contre elle, et cependant elle maintint sa ligne défensive entre les Alpes et les Apennins. Bientôt elle fut victorieuse sur tous les autres points. »

Une autre fois, il lui disait : « Franchir les frontières de la France, c’est imiter Napoléon lui-même, et justifier sa conduite envers nous ; c’est encourir nous-mêmes les justes reproches que nous lui avons adressés ; c’est méconnaître et fausser les principes d’éternelle justice que nous invoquions contre lui, les seuls qui nous autorisaient à repousser la force par la force. »

Ajoutons encore que de tous les princes réunis à Leipzig après le désastre du 18 octobre, il fut le seul qui osa (oser est le mot) témoigner un vif intérêt, une touchante sympathie au pauvre roi de Saxe, à notre fidèle allié, repoussé dédaigneusement par Alexandre, par le roi de Prusse, condamné à voir passer seul, dans sa douleur, cette armée victorieuse qui devait lui enlever la moitié de ses états. Rappelons-nous aussi que pendant tout le cours de cette guerre à jamais déplorable, Charles-Jean se montra constamment plein de sollicitude pour nos soldats, qu’il voyait succomber devant lui. — On m’a raconté en Pologne que le grand-duc Constantin, qui aux habitudes les plus-barbares alliait un vif sentiment de l’honneur militaire, laissait percer,