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de Childe-Harold. Poète, elle se sentait naturellement attirée vers un grand poète.

Il y a chez Mme Sand une poésie réelle. Les magnificences de la nature la touchent, et les peintures qu’elle en fait sont limpides et éclatantes. Le monde moral, les idées qui sont débattues de nos jours, les partis politiques qui sont en présence, le scepticisme des uns, les penchans religieux des autres, ont produit sur elle des impressions plus vives que claires, qui ont amassé dans son âme de tumultueux orages. De là un lyrisme impétueux qui ne sait ni modérer ses élans ni ménager ses expansions. Le torrent déborde, se trouble et se perd. C’est surtout dans Lélia qu’on vit sourdre une poésie incomplète et véhémente. En écrivant ce livre, après l’avoir écrit, Mme Sand traversait une époque, une crise, qui devaient être décisives pour son talent. Lélia était comme une protestation passionnée contre la torpeur morale qui, suivant l’auteur, engourdissait à la fois le corps social et le cœur de chacun. Les attaques étaient vives ; mais, si l’écrivain voulait affirmer quelque chose en son nom, son indécision était visible.

C’est alors, comme nous l’avons dit, que Mme Sand, au lieu de se replier sur elle-même, de s’examiner, de s’attendre, se livra ; elle se livra à de faux théoriciens, à une mauvaise école de philosophie. Est-il donc dans la destinée des femmes, même en apparence les plus fortes, de ne pouvoir retenir la direction d’elles-mêmes ? Alors, au lieu de chercher à féconder sa faculté poétique, en interrogeant elle-même les choses et les hommes, en descendant avec ses propres forces dans les abîmes du cœur et de la pensée, Mme Sand ne sut plus qu’accepter des opinions, des théories toutes faites : on la vit recevoir avec docilité les enseignemens et les inspirations des néo-chrétiens, des démocrates et des humanitaires. Elle ne s’appartint plus : ce ne fut plus une muse, mais un écho.

Spiridion fut, en 1838 et en 1839, l’expression poétique de cette phase nouvelle. Nous voulons d’abord dire de ce livre tout le bien qu’on peut raisonnablement en penser. Dans Spiridion, le style est brillant encore ; la diffusion des développemens est encore resserrée dans certaines limites ; l’attention est parfois réveillée par des échappées, par des élans d’imagination et d’éloquence. Néanmoins, malgré ces qualités, Spiridion fit éprouver à la majorité des lecteurs un mécompte véritable. Pour ceux qui demandaient à cette composition de Mme Sand un intérêt romanesque, comme pour d’autres qui y cherchaient une poésie philosophique forte et nouvelle, la déception fut égale. Immédiatement avant Spiridion avait paru l’Uscoque, histoire de pirate