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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1071

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avec une étonnante vigueur dans les plus hautes questions, et à laquelle un accent méridional assez prononcé donnait encore une plus vive vibration. Au bout de deux heures, le roi se leva, et je rentrai chez moi le cœur tellement rempli de tout ce que je venais d’entendre, que j’écrivis mot pour mot la plupart des choses qu’il m’avait dites.

Dès le début, et comme s’il avait pressenti que j’arrivais à lui avec la pensée qui nous saisit tous, nous autres Français, chaque fois que nous entendons prononcer le nom de Bernadotte, c’est-à-dire avec le souvenir de 1813, il se mit à me parler de la position qu’il avait prise en Suède et de son amour pour la France :

« J’aime la France, me disait-il, c’est elle qui m’a élevé, c’est elle qui m’a illustré. C’est un si beau pays, un pays qui a tout : richesse, esprit, savoir. Je puis me rendre justice, c’est que je l’ai servie dans des momens de crise, en 1789, et que, lorsque je l’ai quittée, elle était grande, forte, respectée.

« J’ai toujours désiré que ma politique fût celle de la France. Je suis venu dans ce pays et j’ai dû remplir ma mission. J’ai fait tout ce que ma conscience me prescrivait de faire ; mais j’aurais mille royaumes à donner à la France que je ne m’acquitterais pas envers elle de la reconnaissance que je lui dois. Souvent on tente des moyens, et le succès les justifie. Le succès m’a justifié, mais je puis dire que je n’ai jamais travaillé en vue du succès.

« J’ai été attaqué, voilà le fait. Ne parlons pas de cette époque ; mes entrailles en sont encore émues. J’ai été attaqué. J’ai demandé qu’on suspendît l’invasion de la Poméranie ; on ne m’a pas répondu. Si Napoléon avait voulu être sage, s’il n’avait pas tenu au système continental, ni à la guerre de Russie, il était César, il serait devenu Auguste. »

Puis de cette époque, dont la mémoire l’attristait visiblement, revenant tout à coup à l’époque actuelle : « La France, ajoutait-il, ne doit pas désirer la guerre. Les hommes qui ont fait la guerre ont employé ou le fanatisme religieux, ou le fanatisme de la liberté. Le fanatisme religieux est passé ; le fanatisme de la liberté emportera ceux qui s’y soumettront. Si la France fait la guerre et remporte la victoire, elle donnera par-là un étonnant élan à ses opinions ; mais cet élan, où s’arrêtera-t-il ? ...

« Personne ne songe à attaquer la France, je puis l’affirmer ; mais si on attaque la France, elle peut remuer le monde....

« La France tranquille, l’Europe ne sera jamais agitée.... »

Un instant après, il revenait encore aux divers incidens de son élection, à la fatale alternative où son titre de prince royal de Suède