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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1070

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après avoir complimenté M. de Billecoq sur son heureux retour en Suède, il me dit en me tendant la main : « Je savais déjà que j’avais ici un compatriote de plus. Soyez le bien-venu parmi nous, et si vous voulez me voir, venez au château demain. »

Voyageur sans titre, écrivain sans renom, je n’aurais jamais osé attendre cet aimable accueil du roi de Suède. Je le devais à une lettre de recommandation que M. le comte Molé avait eu la bonté de me donner pour notre légation, et à la bienveillance cordiale que Charles-Jean a toujours conservée pour ses compatriotes.

Le lendemain, à huit heures du soir, je m’en allais avec un vif sentiment d’intérêt, mais non sans un certain trouble, voir cet homme dont le nom a été pendant vingt ans inscrit dans nos fastes militaires, et pendant un quart de siècle associé aux plus célèbres noms de la Suède. J’arrivai dans la cour du palais sans savoir de quel côté me diriger. Un valet qui se promenait là, me voyant errer de côté et d’autre, me demanda où je désirais me rendre. — Chez le roi. — Chez le roi ? suivez ce corridor, puis montez l’escalier au fond, une porte à deux battans au second, et vous y êtes ; puis il continua sa promenade.

A l’entrée de l’appartement royal, je ne trouvai que deux factionnaires accoudés indolemment sur le canon de leur fusil, et dans l’antichambre un chambellan qui, après m’avoir demandé mon nom, m’introduisit sans autre formalité dans un salon tendu de soie bleue et décoré de quelques tableaux représentant des paysages du Nord. Voilà comme on arrivait chez le roi de Suède.

Un instant après, le roi entra, le corps droit, la tête haute, l’œil vif, le front ombragé encore par d’épais cheveux noirs. A juger de son âge par l’aspect de cette taille si ferme, de cette physionomie si virile et si énergique, on l’eût pris pour un homme de cinquante ans, il en avait soixante-treize.

Charles-Jean me fit asseoir à côté de lui sur un canapé, et après s’être informé avec la plus gracieuse sollicitude du but de mon voyage, après avoir énuméré les moyens qu’il pourrait employer pour m’aider à le rendre aussi fructueux et facile que possible, il engagea de lui-même un entretien que je n’aurais point osé provoquer. Quand je dis entretien, je me sers d’une expression impropre ; je devrais plutôt dire un long et pompeux monologue qu’il interrompait de temps à autre, pour me demander en me regardant fixement : M’entendez-vous ? Je n’avais garde d’entraver par mes remarques le cours de son éloquence ; j’étais tout entier sous le charme de cette belle physionomie où brillait un regard d’aigle, de cette parole élevée, puissante, qui se lançait