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conscience échappe seule à son action. A celle-ci le domaine intérieur, à celle-là le domaine extérieur. L’analogie que lord John Russell s’efforce d’établir entre le droit du législateur en matière de crime et son droit en matière d’industrie manque donc absolument d’exactitude. Quand même d’ailleurs on pourrait y souscrire, il resterait encore à établir que dans une législation restrictive la somme du bien possible l’emporte sur celle du mal possible ; preuve que l’on ne fournira pas, car on est ici en présence de l’inconnu.

Je comprends mieux l’argument du Times. Je comprends que les chefs de la grande industrie, ceux qui agglomèrent les hommes sous leurs ordres par centaines ou même par milliers, soient responsables envers la société de la puissance qu’ils exercent, et deviennent en quelque sorte des fonctionnaires publics ; je comprends que la société règle l’usage de la vapeur et de l’eau, ces armes puissantes du travail, comme elle règle l’usage des armes de guerre, et entre autres de la poudre à canon. Il est juste, il est nécessaire d’imposer aux manufacturiers, qui emploient des forces aussi redoutables, les restrictions que commande l’intérêt de la sécurité, de la salubrité, de l’éducation. Néanmoins, en protégeant les travailleurs, il faut respecter la liberté de l’industrie. Le capital a sa puissance d’expansion comme la vapeur, qui peut faire explosion, si on la comprime. Qui voudrait dépenser deux ou trois millions de francs aux bâtimens et au mobilier mécanique d’une filature, si la loi prescrivait le nombre des ouvriers ou la durée du travail ?

Ajoutez que cela ne peut pas se faire sans inégalité, c’est-à-dire sans injustice. « Lorsque je soumets, dit sir Robert Peel, à des restrictions légales le capital qui s’applique à une certaine industrie, je ne laisse point les choses au point où je les avais prises ; je donne une prime aux industries qui demeurent affranchies de ces restrictions. Sans parler de l’agriculture, les industries placées en dehors de la loi comprennent la métallurgie, la quincaillerie, les articles de Birmingham et de Sheffield, la poterie, la fabrique de porcelaine, la verrerie, la mercerie, la bonneterie, les impressions sur étoffes, les blanchisseries, les teintureries, les manufactures de papier, de cordage, de placage, de gants, les articles de mode et de lingerie. Je vais donc laisser au manufacturier, dans toutes ces branches du travail, le droit illimité d’employer des femmes et des enfans ; or, dans certaines de ces fabriques, le travail est entièrement ou presque entièrement exécuté par des enfans et par des femmes... Dans la manufacture d’écrous, les femmes représentent 85 pour 100 du nombre total des ouvriers...