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Rochefoucauld : celui-ci entre autres, où, consulté par deux individus qui veulent absolument voir l’un dans l’autre le type original du fameux marquis de la Critique de l’École des Femmes, Molière leur répond en ces termes formels, qu’il met dans la bouche du comédien Brécourt : « Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses, et voilà de quoi j’ouïs l’autre jour se plaindre Molière parlant à des personnes qui le chargeaient des mêmes choses que vous. Il disait que rien ne lui donnait de déplaisir comme d’être accusé de regarder quelqu’un dans les portraits qu’il fait, que son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu’il représente sont des personnages en l’air et des fantômes proprement qu’il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs ; qu’il serait bien fâché d’y avoir jamais marqué qui que ce soit, et que si quelque chose était capable de le dégoûter de faire des comédies, c’étaient les ressemblances qu’on y voulait toujours trouver, et dont ses ennemis tâchaient malicieusement d’appuyer la pensée pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n’a jamais pensé. En effet, je trouve qu’il a raison, car pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui faire des affaires en disant hautement : Il joue un tel, lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes. Comme l’affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu’un dans le monde ; et s’il faut qu’on l’accuse d’avoir songé à toutes les personnes où l’on peut trouver les défauts qu’il peint, il faut sans doute qu’il ne ! fasse plus de comédies. » D’où je conclus qu’il faut qu’à l’avenir M. le duc de Doudeauville renonce à faire des portraits. En effet, ce que dit Molière au sujet de la comédie s’applique naturellement au genre d’écrits dont nous nous occupons, et qu’on esquisse les mœurs de son pays sur le théâtre ou dans un livre, la même discrétion, la même réserve ne vous est pas moins imposée à l’égard des personnes. Quel admirable sens dans cette boutade de l’auteur du Misanthrope ! comme on respire dans chacune de ces paroles cette saine influence d’une société ferme et debout sur ses principes d’ordre et d’hiérarchie, et dont les saturnales ne sonneront pas de long-temps ! On a beau dire, c’est toujours de là que nous vient la lumière, et le comédien de Louis XIV en remontre au grand seigneur d’aujourd’hui en matière de délicatesse et de savoir-vivre.


HENRI BLAZE.