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Page:Revue des Deux Mondes - 1844 - tome 6.djvu/1031

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cortège d’images et d’idées ce nom ne réveille-t-il pas ! Eulalie ! à ce mot, le vent d’automne souffle, les arbres se dépouillent, et le hibou gémit dans les cyprès. M. de La Rochefoucauld n’était pas homme à manquer aux lois de cette poétique imprescriptible. Aussi son Eulalie n’a rien à lui reprocher. Voyez-vous d’ici la belle marquise empruntant au romantisme des lieux qui l’environnent une expression plus haute, un plus glorieux signe de douleur et de fatalité ? A ses pieds, l’abîme gronde, et derrière elle, à l’horizon, le nuage s’entr’ouvre déchiré par cet éclat de foudre qui fut long-temps l’ornement obligé de tout portrait du chantre de Childe-Harold. « L’arrangement d’un portrait s’abandonne au caprice du peintre. Veuillez donc laisser flotter au gré du vent sur vos larges et blanches épaules vos magnifiques cheveux d’un blond prononcé. D’autres vous placeraient sur un fond uni, moi je veux donner à ma toile une couleur sombre, sur laquelle ressortira mieux ce teint pâle ou coloré qui exprime des impressions plus ou moins vives, mais toujours comprimées. Je lèverai vers un ciel couvert de nuages ce regard délicieux qui annonce, tantôt une sorte d’effroi, tantôt une mélancolie profonde, toujours de l’élévation, et parfois aussi de la passion. Que de pensées et de sentimens divers pourrait découvrir en vous regardant celui pour lequel la nature est parlante, et qui sait lire dans vos traits expressifs un passé qui ne vous appartient plus ! Mais, peintre fidèle et discret, je ne dois pas soulever le voile qui couvre le passé, j’éviterai même de parler ici d’un présent incertain et d’un avenir qui vous effraie. Cependant, pour établir quelque analogie entre les dispositions de votre âme et l’attitude de votre corps, je vous placerai, madame, au bord de la mer, foulant de votre pied si joli un sol moins abrupte encore que votre vie, et considérant d’un œil avide des flots moins agités que vos pensées. »

La grande affaire de M. de La Rochefoucauld est de prouver aux gens qu’ils s’ignorent eux-mêmes, et de les initier bon gré mal gré aux mystères de leur nature. Jamais sorcière de Bohême ou devineresse d’Ecosse ne vit dans une jolie main tant de belles choses qu’il en découvre. Dire ce que chacun voit serait trop facile, observe avec sagacité le noble écrivain ; oui certes, trop facile, et nous pensons, comme lui, qu’il vaut beaucoup mieux dire ce dont personne au monde ne se doute. A l’exemple des médecins de Molière, toujours portés à découvrir des symptômes de maladie dans le corps le plus sain, M. de La Rochefoucauld ne surprend dans les consciences que désordre et perturbation. Si deux beaux yeux noirs, bien éveillés, sont pour lui l’indice irrécusable d’une volonté impérieuse et d’une nature passionnée à l’excès, la physionomie la plus calme et la plus résignée lui donne