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faut-il vous apprendre que pour tel héritier d’une gloire conquise dans le domaine de l’intelligence le moyen le plus vrai de servir et d’honorer le passé est de savoir se taire ?

M. Sosthènes de La Rochefoucauld, à ce qu’il paraît, n’envisage point les choses comme nous faisons. En proie à la plus malheureuse passion de célébrité, il faut absolument qu’il occupe le monde et cède aux sollicitations irrésistibles d’un amour-propre toujours vivace et renaissant. Il en veut à toute force à la Renommée, il l’obsède, et l’ingrate déesse, pour prix de tant de soins et d’empressemens importuns, s’obstine à ne lui vouloir donner que le ridicule. Doté en prince par la fortune, investi d’un de ces noms qui se portent dans la vie comme une dignité, tant d’avantages ne lui ont pas suffi. Ce n’était point assez pour lui de La Rochefoucauld ; il a voulu être Sosthènes, et il l’est : l’homme peut ce qu’il veut. Déjà, sous la restauration, le noble vicomte, aujourd’hui duc de Doudeauville, avait conquis par ses manifestes administratifs une de ces immortalités malencontreuses dont on ne se relève pas. Les annales de l’Académie royale de Musique conserveront éternellement, pour l’édification de nos petits-neveux, le trop célèbre souvenir de son passage au département des beaux-arts. Qui jamais oubliera l’arrêté mémorable auquel le nom de M. Sosthènes de La Rochefoucauld s’est attaché à cette époque ? Avant de prétendre au titre ambitieux de moraliste, du moins, on doit en convenir, le petit-fils de l’illustre auteur des Maximes fut un homme moral, et promulguer au nom de la décence publique des ordonnances ministérielles concernant les jupes de ces demoiselles du corps de ballet était un acheminement comme un autre aux graves fonctions que M. de La Rochefoucauld s’est depuis arrogées dans les lettres. Il fallait qu’un La Rochefoucauld parût aux affaires pour décréter qu’à l’avenir la jupe des danseuses descendrait plus bas que le genou. De quel tumulte et de quels orages cette mesure austère fut suivie, on s’en souvient. Pourquoi M. de La Rochefoucauld ne s’est-il pas fait l’historien de cette révolution de sérail ? Il y avait là pour son génie, si profondément observateur, un texte tout trouvé, et sa plume élégante et capricieuse nous eût peint à ravir les petits airs boudeurs et les trépignemens de ces aimables nymphes qu’il connaissait au mieux, et dont l’une (Mlle Julia peut-être, lui seul pourrait le dire !) s’écriait, tout en se soumettant aux règlemens nouveaux, qu’on se rattraperait sur la transparence.

La révolution de juillet vint brusquement couper court à l’activité administrative de M. de La Rochefoucauld. Dépossédé naturellement des attributions qu’il tenait de son rang, et d’ailleurs bien résolu à ne